Analyses (Café N° 28)

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- André Giordan -

- L'enseignement des sciences

Les étudiants européens boudent fortement les études scientifiques. En Europe, le nombre de ces derniers a chuté de 50% au cours des cinq dernières années. Le phénomène commence à atteindre le troisième cycle, au moment où la recherche attend un plus grand nombre de candidats de qualité.

La société s'en inquiète peu, les politiques encore moins. Ils viennent même de supprimer des crédits à la recherche. Le nez sur leurs éprouvettes, un oeil sur les appels d'offres, l'autre sur les comités consultatifs, mes collègues scientifiques ne sont pas plus particulièrement préoccupés. L'important est de publier, publier à tout prix ! Tout au plus s'étonnent-ils quand on les menace de diminuer les postes, faute d'étudiants.

La question, pourtant, est symptomatique, voire révélatrice. Dans l'imaginaire des 16-20 ans, les sciences, ce sont l'énergie nucléaire, les pollutions, les manipulations génétiques, vache folle comprise : autant de sujets d'angoisse. Cette image dégradée est un fait de société, véhiculée indirectement par les médias. Elle est confortée par un enseignement désastreux, dans ses choix de contenus et dans ses méthodes.

Le cas de la biologie est typique. Il y a une vingtaine d'années, elle était une des disciplines reines des lycéens. Elle traitait du corps et de l'environnement, ils pouvaient s'en faire une idée, les questions abordées les concernaient. Aujourd'hui, elle est détestée au même titre que la physique ou les maths. Et ils ont raison ! Les programmes sont devenus démentiels et anecdotiques. Les nouveaux programmes de seconde traitent " des nucléotides ", des " gènes homéotiques " de façon éthérée !

Quant aux programmes de terminale, ils sont devenus délirants de détails non situés. On parcellise encore plus les données sans fournir ni aucune perspective, ni aucun repère. Rigidifiés par le haut, déterminés par le secteur tertiaire et l'université qui exercent une pression corporatiste, les niveaux inférieurs ne sont pas mieux traités. Comment prétendre à une initiation de la démarche expérimentale quand il s'agit d'aborder au cycle 3 - même à un premier niveau de représentation - plus de 30 concepts et environ 250 notions ? Voudrait-on décourager élèves et enseignants qu'on ne s'y prendrait pas mieux. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe.

Plus grave encore, l'éducation scientifique et technique contribue grandement à fabriquer de l'exclusion. En effet, à cause du rôle social qu'on lui fait jouer, de nombreux adolescents et jeunes adultes ne voient en elle qu'un facteur de sélection scolaire par l'échec.

Pas une nouvelle réforme !

L'opération la Main à la pâte a relancé l'intérêt pour les sciences à l'école, mais sur le terrain, elle reste encore une goutte d'eau... Alors, que faire ? Surtout si on veut éviter le grand écart entre les sciences et une société de plus en plus irrationnelle ?

Surtout pas une nouvelle réforme faite d'effets de manche de ministre, toujours sans suite ! C'est un travail à la base, une dynamique en réseau sur le terrain qu'il s'agit de générer. D'abord, convaincre que les sciences font désormais partie du " bagage intellectuel " de base. La nécessité d'un savoir scientifique optimum devient fondamentale pour tout un chacun. Sans repères scientifiques ou techniques, l'individu est autant illettré aujourd'hui que pouvait l'être au début du siècle celui qui ne savait pas lire. Notamment parce que ces savoirs sont devenus indispensables pour les choix personnels et pour participer à la vie démocratique de la Cité.

Ensuite, il s'agit de repenser les méthodes pédagogiques. On ennuie les élèves par un enseignement saucissonné en disciples, chapitres et leçons compartimentées où les préoccupations des jeunes sont rarement prises en compte. Rien d'étonnant ensuite que la curiosité baisse gravement au cours de la scolarité.

Enseigner n'est pas apprendre, bien au contraire !.. A travers les sciences -et les techniques à ne plus mépriser-, c'est un nouveau regard sur un monde complexe à générer. Ce qui est principal, c'est de conforter chez le jeune une disponibilité, une ouverture sur les savoirs ; une curiosité d'aller vers ce qui ne lui est pas évident, familier. Il importe d'aller au-delà de leurs habitudes, de leurs " prisons intellectuelles ". Les grandes questions auxquelles les jeunes seront confrontés sont complexes.

L'autre priorité, c'est le développement de démarches d'investigation. Mais pas seulement la démarche expérimentale... La maîtrise de l'information, l'analyse systémique, la pragmatique ou la modélisation sont devenus des outils indispensables. Et ce, dès la maternelle...

Au niveau du secondaire, une place très importante est " à faire " à la culture. Les savoirs enseignés ont besoin d'être situés... au travers de l'histoire des sciences, de l'épistémologie, de l'anthropologie et de l'éthique. L'environnement, la santé, le civisme sont de bonnes accroches transdisciplinaires. Et... les enseignants peuvent d'abord être là pour leur donner envie, les débloquer, leur fournir quelques " grands " repères de sens -" les basics "- et les conduire à mettre en liens sciences, éthique et société.


André Giordan

Pour en savoir plus :
L'enseignement scientifique, comment faire pour que ça marche ?, Une éducation scientifique à l'école maternelle, Des idées pour apprendre viennent d'être réédités par Delagrave, 2002,
André Giordan, Didactique des sciences expérimentales, Belin, Paris, 1999.
Voir également André Giordan, Apprendre !, Belin, Paris, 1998 et André Giordan, Une autre école pour nos enfants ?, Delagrave, 2002.

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