Édition du 04-12-2003 -
Serge
Pouts-Lajus - - Entretien avec Olivier
Cousin, sociologueSPL - Le système
éducatif français donne
l’impression un peu paradoxale
d’une grande uniformité dans sa
structure générale et d’une très
grande variabilité, lorsque l’on
s’intéresse à son fonctionnement
réel dans les établissements et les
classes. Vous avez beaucoup travaillé
sur ce que l’on appelle les
effets-établissements, les
effets-classes et les
effets-enseignants. Qu’en
retirez-vous ?
OC- Ce que vous désignez comme un
paradoxe n’en est pas un. Il est
vrai que l’on a un système
centralisé, uniformisé, avec des
programmes nationaux, des personnels
enseignants et non enseignants recrutés
par concours selon des modalités très
normalisées. Va-t-on observer pour
autant les mêmes choses partout ? Non
bien sûr, car on ne doit pas faire
abstraction de la relation pédagogique,
de l’établissement, de
l’ensemble des variables
individuelles, d’âge, de sexe, de
milieu socioprofessionnel des élèves et
du cumul de toutes ces données. Ce
n’est pas a priori paradoxal. Le
système est uniforme mais le milieu est
hétérogène. Il n’y a donc rien
d’extravagant à ce que les effets
du système soient différents d’un
lieu d’application à
l’autre. L’égalité des
moyens ne garantit pas l’égalité
des résultats. Cependant, il est normal
que l’attention se concentre sur
l’inégalité des résultats et que
l’on s’interroge sur ses
causes.
L’enseignant est l’une des
causes de cette variabilité des effets.
Oui, en partie. Alors même que les
enseignants sont sortis du même moule,
on sait qu’ils n’enseignent
pas de la même façon, qu’ils
n’ont pas les mêmes exigences, les
mêmes indulgences, les mêmes intentions
ni la même rigueur. Les différences que
l’on observe sont très
importantes. Certains font mieux réussir
leurs élèves que d’autres. Il faut
insister là-dessus.
Or, l’enjeu est important car,
malgré les réformes, malgré les effets
notables de l’introduction de
nouveaux outils, dont
l’informatique et Internet par
exemple, malgré l’évolution des
méthodes, l’échec scolaire perdure
et continue de toucher un nombre
important d’élèves. Pour donner un
chiffre, 15% d’une génération
environ n’obtient ni un CAP, ni
BEP, ni un baccalauréat. Si l’on
ajoute à cela l’orientation par
défaut et ceux qui ont des difficultés
sérieuses, on voit donc que
l’échec demeure une réalité encore
très présente. Il est évidemment abusif
de dire que les enseignants sont
pleinement responsables de l’échec
scolaire, pour autant on ne peut pas dire
que leur rôle soit neutre dans ce
processus.
Où le problème se situe-t-il pour vous ?
L’une des caractéristiques du
système éducatif français est
qu’il est ambitieux. Il demande
beaucoup aux élèves et, par conséquent,
il en exclut un nombre important. Dans
leur livre sur le niveau scolaire (Le
niveau monte, Le Seuil, 1989) Baudelot
et Establet avaient avancé une idée qui
a fait scandale à l’époque, celle
d’un SMIC culturel. Cette idée me
semble toujours d’actualité alors
même qu’il est très difficile
d’en parler.
La question est la suivante :
qu’est-ce que les élèves doivent
savoir
à la fin du collège ? Quel est le
minimum qu’ils doivent posséder ?
C’est
un objet de controverse. Je suis
favorable à la clarification de ce que
doit
être un savoir minimum de la scolarité
obligatoire. Faute de quoi, on ne saura
jamais ce que l’on attend des
élèves. Les arguments qui sont opposés à
cette demande de clarification sont
souvent des arguments de mauvaise foi.
Le
fait de définir un minimum,
qu’il s’agisse de salaire ou
de connaissances,
n’empêche évidemment pas
qu’il y ait des salaires et des
niveaux
scolaires supérieurs. C’est même
le contraire. Ce que l’on gagne
en raisonnant à partir d’un
minimum, c’est de pouvoir
raisonner
et agir de façon positive,
c’est-à-dire en ajoutant, en
augmentant, et
non plus, comme on le fait de façon
caricaturale dans le système français,
en
partant du maximum, c’est-à-dire
des compétences requises pour être
polytechnicien,
puis centralien… En grande
partie, on a au contraire un système qui
procède
par élimination. C’est-à-dire
qu’on évalue moins un élève en
fonction
de ce qu’il sait qu’en
fonction de ce qu’il ne sait pas.
Par
exemple, tout le monde sait bien que
les élèves orientés vers les filières
professionnelles
ou technologiques y vont parce
qu’ils sont estimés trop faibles
pour garnir
les bancs de l’enseignement
général.
Les choses évoluent et pourtant rien ne
change. C’est cela ?
Oui, c’est un peu cela. On est
face à l’école dans un double
sentiment. D’un côté une
extraordinaire évolution, de profondes
transformations ; par exemple on est
passé en 20 ans de 30% de jeunes au
niveau bac à 60%, on a créé les ZEP, et
beaucoup d’autres dispositifs de
lutte contre l’échec scolaire,
prouvant ainsi que le système a une
forte capacité à bouger, à
s’adapter. Et en même temps, on a
le sentiment qu’on ne peut rien
faire. Voila un vrai paradoxe. On
n’a jamais autant parlé de crise
alors qu’en même temps le système
scolaire est certainement plus adapté à
notre société et plus ouvert.
Pensez-vous qu’il y existe une
voie pour un changement positif du côté
de l’autonomie des établissements
?
Si on regarde en arrière, on voit que
l’idée d’autonomie des
établissements se concrétise en 1982
avec l’arrivée de la gauche et les
lois de décentralisation. L’idée
était de donner des marges
d’action aux établissements.
C’est une bonne idée.
Malheureusement, elle s’est
nourrie d’une illusion qui a
provoqué ensuite de très fortes
déceptions. Les réformateurs ont cru
qu’il existait une demande
d’autonomie dans les
établissements et qu’il suffisait
d’ouvrir la porte, de permettre
l’autonomie pour qu’aussitôt
les projets affluent, qu’ils
foisonnent. Mais rien de tel ne
s’est produit. Or, cela
n’avait pas été anticipé. Rien
n’avait été préparé puisque tout
le monde était convaincu que les choses
allaient advenir d’elles-mêmes. On
le voit bien avec les projets
d’établissement : régulièrement,
l’Inspection générale déplore que
dans 70% des cas environ, ces projets ne
sont pas ceux de l’équipe éducative
mais de la direction et d’une
poignée d’enseignants qui
sacrifient à une obligation de routine.
On a donc des lois qui permettent, qui
rendent possible, mais pas de
dispositifs d’incitation concrets.
Si les enseignants et l’ensemble
des acteurs (CPE, documentalistes,
service médicaux…) étaient
sensibilisés au projet
d’établissement, s’ils
étaient encouragés par des dispositions
concrètes à y prendre part et, surtout,
s’ils y étaient formés alors
peut-être l’autonomie des
établissements aurait quelques chances
d’être autre chose qu’une
possibilité non exploitée. Par ailleurs,
il faut bien voir que la culture de
l’évaluation est, elle aussi, très
pauvre. Il n’est pas rare de voir
des actions engagées sans que jamais la
question de l’évaluation ne pose
réellement. Il y a là un autre obstacle
à l’autonomie des établissements
puisque finalement dans bien des cas les
acteurs s’y sont engagés, mais ils
ont eu aussi très vite le sentiment de
s’épuiser car ils n’avaient
jamais la possibilité de percevoir et
d’évaluer les bénéfices de leur
investissement.
Olivier Cousin
Entretien : Serge Pouts-Lajus