Édition du 28-04-2004 -
François
Jarraud - - Georges Felouzis : Pour
casser les ghettos il faut rendre plus
attractifs les établissements C’est en
étudiant les collèges aquitains que
Georges Felouzis a mis en évidence la
ségrégation ethnique qui frappe l’école
républicaine. Déjà mis à mal dans
d’autres domaines, l’idéal républicain
d’une école où chacun aurait sa chance
en est sérieusement écorné. Quels
mécanismes expliquent cette ségrégation
? Comment y remédier et assurer une
école pour tous ?
FJ- Vos travaux ont levé un tabou en
mettant en évidence l’importance de la
ségrégation ethnique à l’école en
France. Par exemple, dans l’académie de
Bordeaux, 10% des établissements
scolarisent un quart des élèves
étrangers. Cette ségrégation est-elle
raciste ? Touche-t-elle tous les
étrangers ou certaines ethnies plus
particulièrement ?
GF- On ne peut pas parler de xénophobie
ou de racisme. Mais on observe en effet
de la ségrégation au collège et
certaines origines en sont plus victimes
que d’autres : c’est plus net pour les
personnes originaires du Maghreb,
d’Afrique noire ou de Turquie. Peut-on
parler de discrimination ? Oui et non.
Oui car cela crée une situation sociale
qui produit une identification de
l’individu sur une base ethnique qu’il
soit allochtone ou autochtone. Dans les
collèges, on observe que ça incite à
produire des identités centrées sur
l’ethnicisation. Ca peut produire une
lecture de la société en terme de
relations raciales.
Mais ce n’est pas le fruit du racisme.
C’est diffus : la cause principale en
est la ségrégation urbaine. Ces collèges
recrutent dans des zones caractérisées
ethniquement. Il faut être clair : ce
n’est pas parce qu’il y a du racisme à
l’école qu’il y a ségrégation mais parce
que des mécanismes sociaux entraînent
mécaniquement le rejet de l’autre. Par
exemple les familles sont rarement
racistes. Mais elles craignent la
violence pour leurs enfants. Elles
veulent un bon niveau. Et donc elles ont
des stratégies de contournement de
certains établissements. C’est cette
situation qui crée le racisme car elle
impulse des identifications.
FJ- L’effacement de l’Etat, à travers la
crise de l’école, ne légitime-t-il pas
ces comportements ?
GF- Plus que l’Etat, ce sont surtout les
politiques locales qui sont en cause. Par
exemple la gestion académique des
dérogations. Certains établissements
recrutent la moitié de leurs élèves hors
secteur. L’inspection académique choisit
souvent de continuer ce fonctionnement
et de les alimenter en élèves. A
d’autres endroits les dérogations sont
plus difficiles. Cela pose un problème
d’égalité entre les familles. Celles qui
sont les plus attachées à la carte
scolaire sont bien sur celles qui sont
sur le territoire des lycées bourgeois
et où la carte scolaire est perçue comme
une protection. Les autres sont dans une
situation différente : enfermées dans un
quartier avec une stratégie scolaire plus
difficile. La gestion de ces dérogations
pose des problèmes plus complexes que le
racisme. Ce sont des problèmes qui ne
peuvent se régler que localement. Or à
ce niveau il y a rarement coordination.
L’inspection académique gère les
dérogations sans concertation avec le
conseil général.
FJ- Cela pose la question de la
décentralisation et de son refus
GF- Disons qu’on délocalise, on ne
décentralise pas. Or tout ne peut pas
être résolu au niveau du seul
établissement. Davantage peut être fait
avec les partenaires locaux.
FJ- Mais alors que faire si cette voie
là est barrée ? Du « busing » comme aux
Etats-Unis ? Reconnaître officiellement
les ethnies à l’école et veiller à
l’équité de leurs résultats , comme dans
les pays anglo-saxons ? Renforcer la
carte scolaire ?
GF- Les politiques scolaires étrangères
ne sont pas directement importables. En
France on a un modèle social fort.
Plutôt que le changer, il faut voir ce
qui ne marche pas et tenter de régler le
problème. Quand on a mis en œuvre des
politiques de discrimination positive,
on ne les a jamais appliqué à des
individus mais à des zones
géographiques, comme les ZEP. C’est un
bon principe. Il me semble qu’il y
aurait aussi beaucoup à faire sur les
établissements. Pour casser les ghettos
il faut rendre plus attractifs les
établissements en concentrant sur eux
les efforts de l’Etat et des
collectivités territoriales. On peut
renforcer les équipes pédagogiques,
l’encadrement, mettre en place de l’aide
aux devoirs etc. Toutes les pistes n’ont
pas été explorées en ce domaine. Quant à
la carte scolaire, il faut la garder car
elle limite la ségrégation, même si elle
est en contradiction avec les valeurs de
la société. Partout notre société
demande aux gens de choisir, sauf en ce
qui concerne l’école. On comprend que
les familles aient du mal à accepter
cette situation alors que les enjeux
sont importants. Actuellement les
stratégies de contournement de la carte
scolaire, qui sont très anciennes, se
démocratisent et finissent par concerner
même les familles des classes populaires.
C’est cette massification qui pose
problème.
FJ- Certaines postures pédagogiques
renforcent-elles la ségrégation ?
GF- Non, je ne crois pas que les
attentes des enseignants produisent de
la ségrégation. Mais les politiques des
établissements construisent souvent des
filières d’excellence qui sont centrées
sur des critères scolaires mais qui de
fait renforcent la ségrégation. Ce ne
sont pas les enseignants mais les
politiques d’établissement qui
produisent de la ségrégation.
FJ- Dans cette perspective, faut-il
maintenir le collège unique ?
GF- Je le souhaite. Sa remise en
question renforcerait les inégalités. Il
vaut mieux reconnaître ses problèmes et
mettre en œuvre des politiques limitant
les inégalités.
FJ- La loi sur le voile risque-t-elle de
renforcer ces inégalités ?
GF- Le rapport de la commission est un
bon rapport. Il recherche l’équilibre
entre la laïcité et la réalité d’une
société multi-confessionnelle. La loi
n’a finalement retenu qu’une
proposition. Il faudrait reconnaître
plus globalement la religion musulmane.
Ce qui produit les problèmes liés au
voile, c’est la situation de ségrégation
plus que la religion elle-même. La
question ne se pose d’ailleurs que dans
les collège les plus discriminés. Ca
doit questionner le système scolaire
français. En refusant de voir les
différences culturelles, il les
renforce. Cette loi aurait pu faire un
geste vers les musulmans. J’espère
qu’elle a trouvé un juste milieu.
FJ- Les enseignants vous semblent-ils
préparés à ces publics différents ?
GF- Les enseignants font partie des
classes moyennes. A quelques exceptions
près, les établissements difficiles sont
moins demandés et reçoivent donc les
enseignants les moins expérimentés. Ca
questionne sur les modes d’affectation
et le rôle des syndicats. Un autre
problème est posé par la formation des
enseignants qui reste plus académique
que pédagogique. Ce serait bien que
l’accompagnement des enseignants durant
les premières années soit plus concret.
Entretien : François Jarraud
Sites sur Georges Felouzis :
Page personnelle :
http://www.u-bordeaux2.fr/lapsac/frenchp
resentation/equipe/fichesperso/pagefelouz
is.htm
La ségrégation ethnique au collège :
http://islamlaicite.org/IMG/pdf/G.Felouz
is.pdf
Autres ouvrages de G. Félouzis :
Le collège au quotidien :
http://www.unige.ch/fapse/SSE/groups/lif
e/livres/alpha/F/Felouzis_1994_A.html
L’efficacité des enseignants
http://www.unige.ch/fapse/SSE/groups/lif
e/livres/alpha/F/Felouzis_1997_A.html