Édition du 11/02/2005 -
Marie-Laure
Viaud - - "Des élèves éduqués ainsi
seraient donc capables d’une
contestation active de la société et
pourraient remettre en cause le système
tel qu’il fonctionne. Et c’est une des
raisons pour lesquelles l’institution
refuse aujourd’hui le développement de
ces écoles". Existe-il vraiment dans
l'enseignement secondaire des pratiques
pédagogiques permettant davantage que
d'autres la réussite de tous, le plaisir
d'apprendre et la formation de citoyens
actifs ? Quelle est la part d'utopie, de
rêve politique et social dans les écoles
dites différentes ? Marie-Laure Viaud,
chargée de recherches à l'INRP, publie
un ouvrage sur "les collèges et les
lycées différents".
FJ- Des collèges et des lycées
différents" a reçu un bon accueil de la
critique. Peut-être parce qu'on attend
justement de l'Ecole qu'elle change.
Mais quelle pédagogie recommandent-ils ?
MLV- Les membres des équipes
pédagogiques de ces collèges et lycées
revendiquent une filiation avec les
pionniers des pédagogies différentes,
comme Freinet ou Korczak. Ils mettent en
avant l’importance de l’activité des
élèves, du travail à partir de ses
intérêts et de la vie réelle, des
ouvertures sur l’extérieur, de
l’expression et de la communication, de
la mise en œuvre de projets
pluridisciplinaires. Ils veulent leur
accorder des responsabilités et
favoriser la régulation la vie de groupe
par la discussion collective. Enfin, ils
pensent que pour être pleinement
efficaces, ces pratiques doivent être
mises en œuvre à l’échelle d’un
établissement, par une équipe volontaire
réunie autour d’un même projet.
Ceci dit, en dépit de leur points
communs, ces écoles assez différentes
les unes des autres, notamment en
fonction de clivage sur le rôle de
l’adulte et en fonction des priorités
qu’elles se donnent la mise en œuvre de
ces objectifs. On peut donc distinguer
plusieurs logiques d’organisation
pédagogique différentes.
FJ- Si la variété est au rendez-vous,
vous êtes très critique sur l'efficacité
de ces établissements. Vous parlez
d'élèves insécurisés et même de
malentendu pédagogique. Qu'en est-il ?
MLV- D’abord, un premier point : je ne
suis pas critique sur l’efficacité de
ces établissements, bien au contraire !
Le travail que j’ai mené montre que ces
collèges et lycées réussissent, sur bien
des points, au moins aussi bien et
souvent mieux que les établissements
ordinaires. Il n’est pas facile de
parler de leurs résultats comme d’un
tout parce que ces écoles sont très
différentes les unes des autres. Disons
qu’en gros, ces écoles réussissent de
façon très variée pour les examens,
certaines très bien, d’autres
moyennement, mais beaucoup accueillent
en majorité des élèves décrocheurs ou en
échec scolaire, ce qui ne rend pas les
comparaisons faciles. En revanche, ce
qui est certain, c’est que sur le plan
des acquis au long terme, comme les
capacités d’expression, le goût de la
culture, le plaisir d’apprendre, etc,
ces écoles réussissent mieux que les
écoles standards. Dans toutes ces
écoles, les collégiens et les lycéens se
disent heureux de venir, la violence et
les incivilités sont très rares,
l’ambiance est excellente. C’est plutôt
une réussite !
Bon, ensuite, il y a aussi des
difficultés dans ces établissements
quel collège ou lycée qui fonctionne
aujourd’hui, avec des élèves «
ordinaires », pourrait dire qu’il n’a
aucune difficulté ? Les collèges et
lycées différents, en raison de leurs
spécificités, posent des problèmes
nouveaux. Ainsi, pour certains élèves,
les premiers mois ou la première année
dans ces écoles peu être inquiétante,
déstabilisante, parce qu’ils perdent
leurs repères, les « rituels » de
l’école standard que sont les classes,
les notes, l’emploi du temps fixe, le
règlement intérieur. C’est un nouveau «
métier d’élève », qu’ils ne connaissent
pas, ne maîtrisent pas. On ne se défait
pas si vite des habitudes prises pendant
des années de scolarité. C’est pour cela
qu’il est essentiel que ces écoles
puissent réaliser un travail sur le long
terme en gardant les élèves plusieurs
années.
Quand à ce que j’appelle le « malentendu
pédagogique », il est du aux
contradictions entre les attentes
implicites des élèves et les attentes
implicites des enseignants. De façon
schématique, disons que les élèves
viennent souvent dans ces écoles en
raison de leur échec ailleurs plus que
par désir d’une prise en charge active
de leur scolarité. Ils s’investissent
peu dans les activités innovantes ou à
pédagogie active parce que pour eux, ce
qui est « sérieux », c’est le « cours
classique », le seul qu’ils considèrent
comme un « vrai cours ». Les
enseignants, eux, ressentent alors un
sentiment de déception face à ce qu’ils
perçoivent comme étant un faible intérêt
et une passivité des élèves. Ils
réagissent par le surinvestissement,
multipliant les « projets merveilleux »
et les activités innovantes… ce qui peut
parfois les conduire à l’épuisement,
voire au renoncement à certaines
innovations. L’institution porte une
part de responsabilité dans cette
situation puisqu’elle met les équipes
éducatives de ces écoles dans une
situation de « stress » : elles sont
soumis à l’obligation de réussir
rapidement et à « 100% », tout en devant
exercer dans des conditions très
difficiles (tracasseries administratives
incessantes, non reconnaissance, locaux
inadaptés, élèves en difficulté, etc).
FJ- Alors comment expliquer l'audience
de ces établissements ? Est-ce seulement
la force de l'utopie ?
MLV- En fait, leur « audience » est très
faible. Ces collèges et lycées différents
sont très peu nombreux, et surtout, ils
sont très mal connus, que ce soit des
parents ou de l’institution, et n’ont
quasiment pas suscité de recherches.
FJ- Finalement, plus que la pédagogie,
n'est ce pas d'abord un projet politique
qui soude ces établissements ?
MLV- Les écoles différentes existent
depuis plus d’un siècle, et tout au long
du XXème siècle, beaucoup de ses
promoteurs, comme Freinet, ont lié leurs
théories à une volonté de transformation
sociale et se sont donné une fonction
émancipatrice, avec l’idée de permettre
la réussite de tous et l’émancipation
des défavorisés, et non la reproduction
sociale. Pour eux, il fallait changer
l’école pour changer la société. Mais ce
n’était pas le cas de tous : certains ont
conçu des écoles « nouvelles » au service
des classes sociales privilégiées et ont
ouvert des écoles privées, coûteuses et
réservées à une minorité. Aujourd’hui,
ce clivage existe toujours. Par exemple,
il y a des structures pour décrocheurs
dont l’objectif est d’aider des
adolescents en détresse, de leur
permettre d’obtenir une qualification ou
un examen, mais sans revendication d’un
projet politique derrière l’idée d’une
éducation différente.
Ceci dit, quelles que soient les
pratiques revendiquées par les uns ou
les autres, il est certain que les
pédagogies actives et coopératives
favorisent, bien plus que le système
standard, l’esprit critique, la capacité
à s’exprimer, à monter des projets, à
prendre des responsabilités collectives.
Des élèves éduqués ainsi seraient donc
capables d’une contestation active de la
société et pourraient remettre en cause
le système tel qu’il fonctionne. Et
c’est une des raisons pour lesquelles
l’institution refuse aujourd’hui le
développement de ces écoles. La question
est effectivement politique.
Et surtout, si des établissements à
pédagogie active et coopérative
fonctionnaient correctement, avec des
élèves et des moyens ordinaires et en
nombre suffisant (afin que leurs
résultats ne soient pas attribuables aux
conditions de l’expérience), cela
signifierait que la réponse aux
difficultés actuelles du système est
d’ordre pédagogique, et non d’ordre
quantitatif, et que c’est donc la
structure du système scolaire qu’il faut
transformer. Qui aurait intérêt à un tel
bouleversement ?…
FJ- Peut-on prendre comme modèle ces
établissements ? Qu'est ce qui est
transférable ?
MLV- Certains des collèges ou lycées que
j’ai étudié, qui inventent un
fonctionnement adapté aux « élèves tout
venant » et à moyens constants, seraient
parfaitement modélisables, comme par
exemple le collège pionnier Anne Franck
au Mans, dont on peut le site Internet
pour avoir une idée très concrète de
leur fonctionnement (www.
collège-anne-franck.org), ou l’école de
la Neuville (www.
ecole-de-la-neuville.asso.fr).
Mais le problème, comme souvent en
éducation, ce n’est pas de savoir « ce
qui marche bien », c’est plutôt :
puisqu’on sait ce qui marche, pourquoi
on ne le fait pas ? C’est aussi la
question de l’acceptabilité de tels
bouleversements par les acteurs des
établissements standards. Ca renvoie à
la question des conditions de la
transformation de l’EN : la redéfinition
des objectifs de l’école, du service des
enseignants, d’une autre formation des
enseignants, etc. Bref la question de la
transférabilité renvoie à la question de
la volonté de l’institution.
Est-ce que l’on pourrait transférer
seulement des « petits bouts » de leurs
pratiques, comme le tutorat, etc. ? Oui,
mais on le fait déjà. Les auteurs du
rapport sur "Le traitement de la grande
difficulté scolaire", qui affirment que
les politiques de lutte contre l'échec
scolaire sont efficaces, écrivent que «
tout ce qu'il était possible de faire
est expérimenté", mais ils ne prennent
en compte que des pratiques comme les
heures de soutien, les classes
dédoublées, l’aide au travail personnel,
etc., et non des réformes d’une plus
grande ampleur ! Or ce que les collèges
et lycées différents montrent, c’est que
pour permettre la réussite de tous, ce
sont des transformations d’une tout
autre ampleur qui sont aujourd’hui
nécessaires- même si bien sur, des
innovations à toutes les échelles sont
utiles et nécessaires.
FJ- Ces établissements ont connu des
périodes difficiles. Comment voyez vous
leur avenir en tant qu'institution et
celui de leur idéal pédagogique dans la
période actuelle ?
MLV- Ces collèges et lycées différents
ont deux atouts pour eux. Premièrement,
dans la crise actuelle de l’école et
surtout du collège, on déplore
l’augmentation du nombre d’élèves qui
n’y réussissent pas, ne l’aiment pas, y
sont violents. Or ces écoles
différentes, justement, s’adressent
souvent à des élèves hétérogènes et en
difficulté, et réussissent à engager un
grand nombre d’entre eux dans les
apprentissages, et ce durablement.
Deuxièmement, le monde, dans une
perspective de démocratie, de
solidarité, a besoin de citoyens qui se
sentent concernés par la marche des
affaires collectives : or les écoles
différentes mettent en avant la
formation à la pensée critique, la prise
d’initiatives, la capacité à mener des
projets collectifs, la coopération, bien
plus que dans les établissements
ordinaires.
Certains de ces établissements parce
qu’encore une fois, ils sont très
différents les uns des autres et il ne
faut pas tous les mettre dans le même
sac- constituent probablement des
prototypes pour l’école de demain.
Ceci dit, à court terme, on peut être
assez pessimiste. Même les gouvernements
de gauche n’ont jamais été franchement
favorables à ces écoles, qui dérangent
trop. Alors, avec un ministre qui
supprime les TPE… Une des difficultés de
ces écoles, c’est qu’elles ont un projet
politique et d’émancipation populaire,
mais qu’elles sont ignorées par les
mouvements qui pourraient aujourd’hui
relayer de tels projets, comme ATTAC.
Marie-Laure Viaud
Entretien : François Jarraud
Marie-Laure Viaud, Des collèges et des
lycées différents, PUF, Paris, 2005, 260
p.