Construire des hyperpaysages.
Une nouvelle approche du paysage grâce
aux
outils
multimédias [
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Christine Partoune
L'Institut d'Eco-Pédagogie
(http://www.ful.ac.be/iep
) et le
Laboratoire de méthodologie en
géographie de l'ULg
(http://www.ulg.ac.be/geoeco/lmg
)
explorent, en ce moment, le potentiel
pédagogique d'un nouvel outil : les
hyperpaysages.
Mais qu'est-ce qu'un hyperpaysage ?
C'est en poursuivant les recherches
entamées en 1994 sur l'intérêt des
outils Internet pour l'Education
relative à l'Environnement (projet
européen EuroSymbioses :
http://www.ful.ac.be/eurosymbioses
) que
cette idée est née. Le langage
hypertextuel des pages web permet de
décomposer une image en zones cliquables
qui activent des documents ressources
(texte, son, image, vidéo). Si cette
image est une représentation de paysage,
nous avons sous les yeux et au bout du
doigt posé sur la souris de l'ordinateur
: un "hyperpaysage".
Il devient donc possible de voyager
dans ce panorama, d'y "entrer" pour
l'explorer de manière interactive : voir
ce qu'il y a derrière un arbre ou dans un
terrier, entendre un oiseau, entrer dans
un bâtiment, rencontrer quelqu'un...
Nous nous sommes habitués à ces visites
virtuelles surprenantes, mais cette
interactivité est aussitôt apparue comme
très intéressante sur le plan
pédagogique. C'est ainsi qu'est né le
projet de recherche "Hyperpaysages",
soutenu par la Direction Générale des
Ressources Naturelles et de
l'Environnement (DGRNE) de la Région
wallonne.
Des citoyens producteurs plutôt que
consommateurs
Si la visite d'hyperpaysages peut être
utilisée comme outil de sensibilisation,
c'est surtout leur réalisation qui est
recommandée comme outil d'apprentissage.
En effet, élaborer un hyperpaysage, c'est
créer un scénario de découverte à partir
d'observations de terrain et de recueils
d'informations, réaliser les éléments du
scénario (textes, images,...) et
imaginer la structure qui les reliera.
Il s'agit donc de mettre en évidence
l'invisible au-delà du visible, de
proposer une interprétation personnelle
du paysage, de mettre en évidence les
relations entre les éléments, de
réaliser un itinéraire virtuel de
découverte susceptible d'accrocher les
visiteurs.
La richesse et la complexité de ce
travail d'écriture d'un hyperpaysage
dépend, bien entendu, de la façon dont
est perçu, vécu, analysé et interprété
cet espace (démarche scientifique
classique), mais aussi de la façon dont
les auteurs se positionnent
individuellement et collectivement par
rapport au paysage (jugement de valeur,
désirs, projets d'avenir) et donc
construisent ensemble du sens pour eux,
en tant qu'acteurs d'une société
responsable de son environnement.
Cette expérience modifie rapidement (et
durablement croyons-nous) le regard sur
le paysage, entendu comme "toute portion
de l'environnement qui s'offre à nous" :
le regard cherche les clics possibles,
devient interrogateur, fouille à la
recherche du détail à exploiter,
...d'autant plus lorsqu'il s'exerce tous
azimuts, pour construire des
hyperpaysages panoramiques à 360°.
Plus largement, la construction
d'hyperpaysages met en jeu des
compétences variées, transversales et
interdisciplinaires, littéraires,
scientifiques mais aussi pédagogiques.
C'est aussi une démarche qui peut
favoriser le développement de la pensée
complexe et systémique.
Un projet à suivre...
La première phase du projet
Hyperpaysages consistait à produire un
prototype de visite virtuelle d'un
paysage, tel celui que l'on découvre
depuis la tour panoramique de
Malchamps-Bérinzenne, sur les hauteurs
de Spa.
Une petite visite ?
http://www.ulg.ac.be/geoeco/hyperpaysages
(en construction)
Cette réalisation se veut "exemplative"
à trois niveaux.
- Elle témoigne de choix techniques à la
portée d'élèves du secondaire
supérieur.
Les outils sélectionnés répondent aux
critères suivants : gratuité ou très
faible coût, facilité d'utilisation,
compatibilité Mac/PC, lisibilité sur
tous les navigateurs.
- Elle propose une visite du paysage
d'une manière désormais classique en
géographie (largement inspirée de
Pinchemel), mettant en évidence
différents regards et points de vue sur
un même paysage, faisant apparaître le
poids de l'histoire, la complexité,
l'interdépendance et les rapports de
force des acteurs sur un même
territoire, ainsi que quelques
"solutions" illustrant les principes de
la gestion actuelle de la fagne de
Malchamps.
- Il tente de s'adresser à des publics
de sensibilités différentes.
Emotions esthétiques, connaissances
scientifiques, intrigues, découverte
intuitive, rencontres, questionnement,
recherche de liens, .... Nous pourrions
l'appeler un "parcours diversifié".
La seconde phase du projet, c'est la
réalisation collective d'hyperpaysages
par deux classes de 5ème technique
(avant-dernière année du secondaire
supérieur) : une classe de "reporters",
chargés d'écrire les scénarii de
découverte, et une classe de
"designers", qui s'occupent des prises
de vue, de la préparation informatique
des documents et de la mise en page.
Ils y travaillent 2h/semaine depuis le
début du mois de janvier, avec leurs
professeurs de français et
d'informatique. Le moins que l'on
puisse dire, c'est que le projet les
motive "à fond" ! Un compte-rendu de
cette expérience sera disponible sur
Internet à la fin du projet (juin).
Un outil "décalé" pour l'éducation
relative à l'environnement
Quelques mots sur le contexte de cette
recherche sont sans doute utiles, pour
mesurer à quel point elle représente un
écart important par rapport à la culture
ambiante.
C'est la Division Conservation de la
nature qui soutient le projet
Hyperpaysages. L'approche du paysage
constitue en effet une excellente porte
d'entrée pour sensibiliser un public,
quel qu'il soit, à la conservation de la
nature. La démarche pédagogique consiste
d'abord à révéler/développer un sentiment
d'appartenance par rapport à son cadre de
vie, afin de s'approprier un territoire,
dont le paysage est un des éléments.
Pour développer chez chacun une plus
grande sensibilité à la qualité des
paysages, la démarche de découverte doit
tenir compte de la globalité de la
personne : besoins de ressentir du
plaisir et de l'exprimer, d'imaginer et
de rêver, de comprendre et de
structurer, de vivre, d'agir et de
partager,...
Ensuite, au-delà du contact émotionnel,
il s'agit d'aiguiser le sens de
l'observation et d'accéder à un certain
nombre de clés de compréhension du
paysage et de sa dynamique. Ces étapes
se poursuivent par un travail de
clarification des valeurs et un débat
sur l'aménagement du territoire.
Dès lors, en quoi l'outil "hyperpaysage"
est-il "décalé" ? Il faut savoir que les
méthodes de sensibilisation à la nature
préconisées depuis vingt ans prônent
l'approche sensorielle et le contact
direct avec le terrain comme préalables
incontournables de toute démarche. Une
approche par les TICE rencontre donc une
très grande résistance chez la plupart
des animateurs ou des enseignants en
ErE, qui sont plutôt du genre "bottes et
jumelles - vie au grand air" que devant
un écran d'ordinateur ("tout ce que je
déteste !"). Pour certains, les
nouvelles technologies représentent la
menace suprême, la négation du mode de
vie et des valeurs qu'ils défendent.
Cependant, force est de constater que
l'écart est de plus grand entre la
culture de ces animateurs ou enseignants
et celle des jeunes auxquels ils
s'adressent.
En tablant sur le grand intérêt qu'ont
les jeunes pour les technologies
nouvelles, le projet Hyperpaysage
cherche à les rejoindre dans leur
culture, dans leur langage, dans leur
mode de recherche d'eux-mêmes, afin de
canaliser cette énergie dans des projets
d'éducation relative à
l'environnement.
L'espoir est notamment de créer ou
recréer un contact positif fort avec la
nature pour des jeunes qui n'ont en
général aucun contact avec elle. Il sera
donc intéressant d'évaluer dans quelle
mesure il est possible de les
apprivoiser à cet égard en leur
proposant un contact d'abord plus
distancié, centré sur une production
technologique, en espérant leur donner
le goût et l'envie de découvrir ensuite
la nature, de la respecter et de
s'engager dans des projets concrets.
Par ailleurs, par une expérimentation
des outils informatiques comme moyens
pour sensibiliser à l'environnement, le
projet Hyperpaysages participe à
l'anticipation sur l'évaluation qui sera
faite d'une politique d'investissements
importants pour faciliter l'accueil du
plus grand nombre sur le terrain, dans
des zones ou des sites parfois très
sensibles. Si cette approche a ses
atouts, elle a aussi ses limites en
termes de fréquentation. En ne cessant
pas de reconnaître l'importance des
expériences de terrain baignées
d'émotions diverses, le projet contribue
à revaloriser les approches virtuelles
porteuses elles aussi de sensibilité,
d'intelligence et d'imagination.
Christine Partoune
Laboratoire de méthodologie en
géographie de l'Université de Liège