Édition du 12-05-2005 -
Claude Lelièvre
- - Les profs, l'école et la sexualité :
les risques du métier. Entretien avec
Claude LelièvreRecord inquiétant : la
France est championne du monde de la
pédophilie. Second record peut-être : le
nombre d'enseignants impliqués et
poursuivis dans ce genre d'affaire,
parfois à tort. L'ouvrage de Claude
Lelièvre et Francis Lec analyse le
phénomène,le situe dans l'histoire de
l'Ecole et appelle les enseignants à se
saisir du droit.
FJ- Pour un enseignant votre ouvrage est
tout à fait impressionnant. Presque
inquiétant. En effet on y apprend que la
France est devenue ces dernières années
championne d’Europe des cas de
pédophilie et vous citez de nombreux
exemples d’enseignants traduits en
justice. Comment expliquer cela ?
Claude Lelièvre : Les statistiques le
prouvent, la France détient en Europe la
palme d’or de la répression en matière
sexuelle. Et c’est un phénomène récent
qui va s’accélérant. Les condamnations
pour infractions sexuelles ont doublé en
quinze ans ( passant de 5200 en 1984 à
9500 en 2001), et les condamnations de
viols sur mineurs de moins de 15 ans ont
été multipliées par onze. En 2003, près
du quart des détenus condamnés étaient
en prison pour des agressions sexuelles
: 23% en 2003 ( contre 4% en 1976, 8% en
1986 et 14% en 1996 ). Il est très
vraisemblable que cette augmentation
très rapide soit surtout la conséquence
d’une autre façon de considérer les
choses, et d’une plus grande sensibilité
à l’état des victimes, en particulier
lorsqu’il s’agit de mineurs. Ces vingt
dernières années, c’est devenu une
opinion commune que de considérer que
l’enfant abusé est un enfant "détruit",
que le dommage précoce est un dommage
"vital", d’autant plus qu’il est admis
que "tous les problèmes viennent de
l’enfance". Dans ces conditions, les
enseignants se trouvent de fait très
"exposés". Et, comme nous le montrons
dans le détail juridique ( bon à
connaître…), ils risquent
particulièrement gros.
FJ- Parmi les choses les plus
surprenantes, il y a l’évolution de
l’institution scolaire, passée de la
cécité au lâchage immédiat de
l’enseignant soupçonné, quels que soient
ses états de service. Là aussi, cela
mérite explication. Est-on en train
d’imposer une inquisition morale ?
S’agit-il de la participation de l’Ecole
à une hystérie collective ? S’agit-il
d’un simple phénomène bureaucratique ?
Est-ce révélateur d’une crise de
l’institution ?
Claude Lelièvre : La circulaire Royal
d’août 1997, faisant suite à une
déferlante médiatique sans précédent sur
les affaires de pédophilie en juin de
cette même année, a eu sans aucun doute
le mérite de porter un coup décisif à
une certaine "culture de l’étouffement"
qui pouvait parfois prévaloir dans
l’institution scolaire ( publique ou
privée ). Elle impose en effet sans
délai le "signalement " à tout
enseignant lorsqu’il y a « connaissance
directe des faits », sous peine de
poursuites. Mais, plus généralement, la
parole de l’enfant, qui avait été
longtemps quelque peu discréditée,
devient en quelque sorte sacralisée.
Comme n’hésite pas alors à l’écrire la
journaliste du « Nouvel Observateur »
spécialisée dans le domaine de
l’éducation, « l’adage "mieux vaut un
coupable en liberté qu’un innocent en
prison" est devenu " mieux vaut un
innocent en prison qu’un pédophile en
liberté" ». Le nombre de plaintes
retenues et de mises en examen
d’enseignants double dans les années qui
suivent. Or nous savons, avec le recul du
temps, que seul un quart des enseignants
mis en cause ont été reconnus coupables
quelques mois ( ou souvent quelques
années ) plus tard. Dans trois cas sur
quatre les accusations se sont trouvées
infondées. Et cela continue. On imagine
les drames humains ( et familiaux ) que
cela a entraîné. Parfois avec pour terme
le suicide. Dans notre livre, nous
restituons un grand nombre de ces
histoires dramatiques, en mettant en
valeur leurs sources diversifiées ( "les
nouveaux risques du métier" ) dont il
convient à coup sûr de se méfier.
D’autant que le "parapluie"
institutionnel qui pouvait naguère
fonctionner dans le sens de
l’étouffement, peut désormais
fonctionner dans le sens du
"signalement" par précaution, pour "se
mettre à l’abri".
FJ- Finalement, qu’est-ce que ce sujet
nous apprend des rapports entre l’Ecole
et la loi ? Est-ce une facette d’une
judiciarisation accrue de l’Ecole ou, au
contraire, la révélation de son
incapacité à laisser entrer la loi ?
Claude Lelièvre : Il y a, de façon
générale, un phénomène de
judiciarisation qui touche toutes les
institutions et les professions ( y
compris par exemple celles de santé ),
et à laquelle l’institution scolaire
n’échappe pas. Mais cela met aussi en
évidence une certaine crise spécifique
de l’institution-école, qui ne peut plus
fonctionner comme un sanctuaire, en
particulier dans le domaine sexuel. Le
caractère quelque peu "sacré" et en tout
cas "à part" de l’Ecole passait par un
certain sacrifice sexuel, ou à tout le
moins une sexualité très surveillée et
très normée des enseignants. Nous
racontons avec force détails ( parfois
pittoresques ou surprenants ) comment
l’Ecole publique laïque s’est longtemps
de fait alignée ( dans sa concurrence
avec le privé ) sur l’Ecole catholique
voire sur le modèle des congrégations
dans le domaine sexuel. Le célibat a
d’abord été encouragé, puis les couples
pédagogiques et l’endogamie enseignante.
Tout cela est bien fini. Désormais, signe
indubitable de l’effondrement de
l’école-sanctuaire, les enseignants ne
sont plus sommés d’avoir une vie
sexuelle très réservée et exemplaire :
la plupart d’entre eux vivent en couple
; et qui plus est, en couples assez
souvent "libres" et parfois
d’homosexuels, ce qui paraissait
impensable il n’y a pas si longtemps.
L’ordre institutionnel n’est plus en
pouvoir de mettre de l’ordre en son
ordre. Les professeurs apparaissent
désormais comme des hommes et des femmes
comme tout le monde, mais aussi comme des
justiciables comme tout le monde. Des
gens ordinaires en somme.
FJ- Evidemment, cela pose aussi la
question du rapport à l’élève. Peut-on
enseigner sans séduire ? Pendant
longtemps, les enseignants ont pu se
barricader derrière l’idée que l’élève
n’avait pas de corps et des relations
assez distantes ( comparées à celles qui
existent dans d’autres pays ) avec les
jeunes : prof enseignant et non
éducateur. Cette posture de l’enseignant
est mise à mal. Est-ce une bonne chose ?
Claude Lelièvre : Nous avons
effectivement consacré tout un chapitre
dans notre livre aux « enseignants en
proie aux désirs et aux phantasmes dans
la classe », mais ce n’est pas un
phénomène vraiment nouveau. Il est
d’ailleurs précédé d’un autre chapitre
qui dit ce qu’il en est de la
"maïeutique" socratique et du désir "
platonique" de connaissance…Cela remonte
donc loin, et cela va loin… Ce qui est
sans doute nouveau, c’est la
multiplication relative des "liaisons
dangereuses" entre élèves mineurs et
professeurs, et surtout leur
banalisation dans les médias lorsqu’il
s’agit de professeurs femmes. Nous en
donnons de nombreux exemples précis. Il
en va foncièrement autrement lorsqu’il
s’agit de professeurs hommes, car la
menace d’accusation de pédophilie a été
réactivée par les retombées de l’affaire
Dutroux et la mise en place de la
circulaire Royal de 1997.
FJ- Quels conseils peut-on donner aux
enseignants et à l’Ecole pour stopper
les doubles dérives, celles de la
pédophilie et celle des destins brisés à
tort ?
Claude Lelièvre : D’abord, à l’évidence,
des conseils de prudence, en particulier
face aux "nouveaux risques du métier"
que nous détaillons concrètement dans
notre livre ( affaires pénales précises
à l’appui, parfois surprenantes ), et
dont il convient de prendre la mesure.
Se rappeler que si le professeur doit
sans aucun doute séduire, il ne saurait
sans danger devenir séducteur. La
relation de séduction est en effet
nécessaire en bonne pédagogie ( comme
nous le montrons depuis Platon et la
figure de Socrate ) ; bien tempérée,
elle est en effet structurante ;
au-delà, l’abus narcissique et sexuel
menace…Enfin, et peut-être surtout dans
la situation présente, il faut lutter
pour que l’écoute de la parole des
enfants et les expertises soient
améliorées en même temps que la
présomption d’innocence soit
effectivement reconnue. Francis Lec,
co-auteur de l’ouvrage et avocat-conseil
national des Autonomes de Solidarité
laïque, fait des propositions précises
qui méritent d’être connues, défendues
et prises en compte. Désormais,
puisqu’il y a judiciarisation, il faut
qu’il y ait la meilleure justice
possible ;et , puisque l’Ecole et les
enseignants sont désormais saisis par le
droit, il faut qu’ils s’en saisissent à
leur tour, et de façon précise… D’où ce
livre, d’un historien et d’un avocat.
Claude Lelièvre
« Les profs, l’école et la sexualité »,
est paru en avril 2005 aux éditions
Odile Jacob ; 350 pages, 25 euros.
Claude Lelièvre est professeur
d’histoire de l’éducation à la Faculté
de Sciences humaine et sociales-Sorbonne
( Paris V )
Francis Lec est avocat, ex-bâtonnier du
barreau d’Amiens, avocat
conseil-national des Autonomes de
Solidarité laïque.