Analyses (Café N° 73)

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Édition du 27-05-2006

- François Dubet - Claude Lelièvre -

- Socle commun : nivellement ou affermissement de l'école républicaine ?

Un an après le vote de la loi Fillon, le décret définissant le socle commun est prêt de paraître. Le Haut Conseil de l'éducation (HCE) a fait connaître ses recommandations. Le ministre l'a présenté à la presse le 10 mai et il a été validé par le HCE. Le Café a demandé à François Dubet et Claude Lelièvre, deux anciens membres de la Commission Thélot, dont les travaux sur l'Ecole sont bien connus, ce qu'ils pensaient du texte ministériel et de la nécessité d'un "socle" dans l'Ecole d'aujourd'hui.



François Dubet : "Le thème de la culture commune procède d'une volonté d'égalité relative"


François Dubet
Vous avez fait partie de la Commission Thélot chargée de définir le socle commun. Pensez-vous que le projet de G. de Robien soit fidèle aux réflexions de la Commission ?

Il est fidèle dans le sens où le principe de ce socle, j'aurais préféré l'appeler culture commune, est acquis et où je constate que la plupart des acteurs de l'école s'y rallient alors que des grandes oppositions dominaient encore voici quelques années. L'esprit de la commission était d'ouvrir une large réflexion politique sur ce que doit enseigner l'école à tous, sur les compétences, sur principes de la vie scolaire... Or, nous assistons parfois à une réduction vers le socle au sens le plus traditionnel du terme, comme si nous n'étions pas véritablement capables de se demander quelle école nous voulons.


Comment expliquer ces glissements ?

En matière d'éducation, les hommes politiques de droite et de gauche sont conduits vers une prudence extrême en raison du caractère "explosif" des réactions du monde scolaire. De plus, nous sommes dans un climat scolaire conservateur, pour ne pas dire "réactionnaire", et le Ministre s'appuie sur ce climat qui déborde les rangs de la seule droite.


On entend un peu tout sur l'idée même d'un socle commun. On parle de nivellement par le bas, de poudre aux yeux, d'école au rabais. Pourtant de nombreux pays européens sont engagés dans cette voie, par exemple récemment la Suisse. Comment expliquer cette convergence ?

Tous les pays sont soumis à une double contrainte. D'une part, à cause de la massification scolaire, l'école fonctionne de plus en plus comme un système de trie compétitif dans lequel chacun essaie de s'en tirer au mieux ; le risque est alors que la sélection commence le plus tôt possible et que les enfants n'apprennent plus rien de commun. Le thème de la culture commune procède alors d'une volonté d'égalité relative.

D'autre part, toutes les sociétés européennes sont confrontées à une forte immigration et elles deviennent de plus en plus multi-culturelles. Chaque société est donc tentée de définir plus nettement la culture commune qui est le socle d'une scolarité commune. On observe sur ce plan une convergence entre les pays républicains et centralisés, comme la France, et les pays plus décentralisés et plus "communautaires", comme la Suisse et la Grande Bretagne.


Jusque là l'objectif c'était l'école communale et le collège unique pour tous les enfants du pays. Faire passer l'idée d'un "socle commun" n'est ce pas officiellement enterrer cette conception de l'Ecole et accepter l'idée du retour à une école différenciée socialement comme elle l'était dans la première moitié du 20ème siècle ?

Je pense plutôt le contraire. Le collège était, et reste, pris dans une contradiction insurmontable. D'un côté il est l'école de tous, celle de la scolarité obligatoire. De l'autre, il est le premier cycle du lycée d'enseignement général dans ses programmes et ses méthodes. Ce collège est pensé en termes "d'excellence pour tous" ce qui est une formule paradoxale conduisant de fait à la relégation des plus faibles. Dans son principe, l'idée de culture commune déplace la priorité scolaire de l'école obligatoire vers le principe d'une culture partagée par tous avant que commencent la sélection et l'orientation. En fait, c'est aujourd'hui que nous sommes dans la différenciation et dans une contradiction insurmontable.


Aujourd'hui le ministre parle de socle commun à tous les jeunes français. Pensez-vous que les apprentis juniors par exemple aient une chance d'atteindre le niveau du socle ?

Je suis hostile à l'apprentissage à 14 ans, car c'est, en fait, le refus de la culture commune. De plus, c'est définir l'apprentissage comme une voie d'échec et, pour l'école, c'est une manière de se défaire des gêneurs.


Au-delà peut-on s'engager à faire réussir tous les élèves ?

Faire réussir tous les élèves ne signifie pas que tous doivent entrer à polytechnique. Cela veut dire que tous les élèves acquièrent ce que l'on considère comme essentiel. C'est l'objectif de l'école élémentaire, il faut que ce soit aussi l'objectif du collège. Mais une fois acquise cette culture commune, il est certain que tous les élèves n'auront pas les mêmes performances. Faire réussir tous les élèves veut dire que l'école ne s'accommode pas de la relégation et de l'échec endémiques d'une partie des élèves.


Dans la perspective actuelle de régression budgétaire n'y a-t-il pas un risque sérieux de voir l'argument du socle utilisé simplement pour diminuer les dépenses ?

Une régression budgétaire n'est jamais bonne. Mais il faudrait cesser de croire que tout est affaire de budget et de moyens. Sur les trente dernières années, les moyens ont considérablement augmenté sans que les résultats suivent. A quoi sert-il de donner plus de moyens si c'est pour faire ce qui ne marche pas ? Je crains que l'argument des moyens ne soit qu'une manière de refuser tout changement. Demandons des moyens pour changer l'école et pas pour la maintenir en l'état.


Avec le socle commun, arrive l'idée d'un pilotage du système éducatif par des évaluations : évaluation des établissements selon leurs résultats, évaluation régulière des élèves par rapport au socle. Est-ce une façon efficace de diriger l'Ecole ? Ne risque-t-on pas, pour les élèves, de voir les évaluations se transformer en examens de passage et de se retrouver avec un taux d'échec encore supérieur ?

Bien sûr, il y a le risque de voir l'évaluation se transformer en examen. Mais on ne peut continuer a piloter l'école en fonction des objectifs et des intentions qu'elle affiche, de l'ambition de ses programmes par exemple. Il faut savoir ce que l'école fait et pas ce qu'elle a l'intention de faire. C'est à la fois plus juste et plus efficace même si c'est désagréable pour une institution qui a l'habitude de ne rendre de comptes qu'à elle-même. Et puis, pour éviter les risques de pilotage technocratique, pourquoi ne pas demander que les enseignants, les parents et les élèves, soient associés à l'évaluation du système. Après tout, ce serait peut-être un progrès démocratique.

Je voudrais dire enfin que, même si je n'ai pas la plus grande confiance dans le ministère actuel, toutes ces objections s'apparentent à des refus obstinés du changement, comme s'il s'agissait de défendre un système que chacun s'accorde à reconnaître comme injuste et guère efficace, sauf pour une partie de la population ayant un accès privilégié au système.


François Dubet


Derniers livres de François Dubet
La nouvelle critique sociale (avec Pierre Rosanvallon), Seuil, 2006.
Injustices, l'expérience des inégalités au travail (avec Valérie Caillet et Régis Cortesero), Seuil, 2006.
L'école des chances - Qu'est-ce qu'une école juste ? Seuil, 2004.
Pourquoi changer l'école? - Entretien avec Philippe Petit, Textuel, 2003.


Dans le Café :
"Il faut choisir entre le maintien d'un collège conçu comme un premier cycle de lycée d'enseignement général, et un collège pour tous centré sur l'apprentissage d'une culture commune"
http://www.cafepedagogique.net/disci/article/36.php
"La violence de la rage répond à de plus fortes violences encore"
http://www.cafepedagogique.net/dossiers/violence/dubet.php



Claude Lelièvre : "les craintes de la définition d'un socle commun ''au rabais'' ou de l'acceptation d'un socle commun non maîtrisé en réalité par certains"


Claude Lelièvre
Claude Lelièvre, vous avez fait partie de la Commission Thélot chargée de définir le socle commun. Pensez-vous que le projet de G. de Robien soit fidèle aux réflexions de la Commission ?

Le projet du ministère qui avait été remis en novembre 2005 au Haut Conseil, était à mon sens très éloigné du Rapport Thélot. Les recommandations du Haut-Conseil, elles, ont été beaucoup plus proches. Comme, dans une certaine mesure, le projet de décret a tenu compte de certaines de ces recommandations, le texte du décret n'est pas très éloigné parfois de l'esprit des réflexions de la Commission Thélot, mais sans être pour autant vraiment dans sa ligne dominante.


Comment expliquer ces glissements ?

L'une des raisons apparaît très bien - et même sur certains points de façon caricaturale - dans le texte initial venant du ministère. Les disciplines organisées dominantes y exercent tout ''naturellement'' leur domination au point que le ''corps'' et la ''main'' n'y existent radicalement pas (par exemple, les arts plastiques sont totalement inclus dans la culture et le rapport aux oeuvres d'art). Le Haut Conseil est, lui, beaucoup moins dépendant de cela (et joue donc le rôle qui était attendu par les membres de la Commission Thélot qui avaient proposé ce genre d'institution). Mais le Haut-Conseil a été sensible sur certains points à quelques lobbies très influents actuellement (y compris et surtout au ministère), en particulier sur la grammaire ou la dictée, non sans contradiction d'ailleurs avec la direction et l'esprit général de ses recommandations.


Dans la perspective actuelle de régression budgétaire n'y a-t-il pas un risque sérieux de voir l'argument du socle utilisée simplement pour diminuer les dépenses ?

Cela n'est évidemment pas impossible. La Commission Thélot s'était d'ailleurs engagée dans une voie tout à fait différente puisqu'elle considérait que la maîtrise effective d'un socle commun par tous et la lutte contre les ségrégations passaient par des moyens renforcés et beaucoup plus différenciés qu'aujourd'hui. Le rapport indiquait notamment - et je m'étonne que les uns ou les autres n'aient guère fait d'écho à cela - que "la variété des situations implique que l'on s'appuie sur la capacité accrue des établissements scolaires, régulée dans le cadre contractuel que la Commission appelle de ses voeux. Dans tous les établissements, une part variable et parfois importante (de 0% à 25 %) des moyens qui leur sont alloués devrait être définie en fonction des caractéristiques des élèves qu'ils accueillent".


Jusque là l'objectif c'était l'école communale et le collège unique pour tous les enfants du pays. Faire passer l'idée d'un "socle commun" n'est ce pas officiellement enterrer cette conception de l'Ecole et accepter l'idée du retour à une école différenciée socialement comme elle l'était dans la première moitié du 20ème siècle ?

Ce risque peut exister, surtout si l'on en vient à trouver parfaitement normal l'orientation vers l'apprentissage (bien avant le terme de la scolarité obligatoire) pour un nombre d'élèves non négligeable. Je voudrais cependant faire remarquer que si une définition acceptable du socle commun était donnée et si ce socle était effectivement maîtrisé par chacun, ce serait un net progrès par rapport à ce qui existe actuellement. Car, de facto, chaque enseignant est amené dans la réalité concrète de son métier à faire des choix, à établir des priorités (drastiques parfois, en particulier pour les élèves les plus en difficulté) mais généralement dans les pires conditions (chacun dans son coin, plus ou moins ''honteusement'', sans aucune continuité) de façon non délibérée et non concertée avec les autres. C'est l'individuel et la discontinuité qui l'emportent actuellement sans recours, parce que sans repères collectifs dûment élaborés et maîtrisés.


Si les enseignants font chacun leur cuisine dans leur coin ce n'est pas par hasard. Que faudrait-il pour avoir un réel travail d'équipe et une interdisciplinarité ?

On peut penser d'abord à un changement dans le mode de formation et de nomination des enseignants (jusqu'ici, et ce n'est sans doute pas un hasard, dominé par le règne quasi sans partage de l' ''individuel'' ), et à des marges beaucoup plus importantes de manoeuvre et de moyens à accorder aux établissements en fonction de leurs projets et des caractéristiques de leurs élèves (dans le cadre de contrats avec leurs autorités de tutelles ). Mais cela a aussi ses limites par rapport au problème soulevé, dans la mesure où l'on en reste au niveau de chaque établissement (sans pouvoir résoudre vraiment dans ce cadre la question des repères collectifs plus vastes de l'ensemble de la scolarité obligatoire à établir) même si cela peut être précieux pour opérer cette révolution copernicienne vers un état d'esprit à la fois plus collectif et tenant compte plus réellement de la diversité des situations.


Aujourd'hui le ministre parle de socle commun à tous les jeunes français. Pensez-vous que les apprentis juniors par exemple aient une chance d'atteindre le niveau du socle ?

Il est en effet pour le moins paradoxal, voire contradictoire, d'écourter de fait et de gaieté de coeur la durée de la scolarité obligatoire pour ceux qui auront a priori le plus de difficultés à maîtriser le socle commun. Ce n'est pas ce qui était envisagé par la commission Thélot, et cela nourrit les craintes de la définition d'un socle commun ''au rabais'' ou de l'acceptation d'un socle commun non maîtrisé en réalité par certains...


Avec le socle commun, arrive l'idée d'un pilotage du système éducatif par des évaluations : évaluation des établissements selon leurs résultats, évaluation régulière des élèves par rapport au socle. Est-ce une façon efficace de diriger l'Ecole ? Ne risque-t-on pas, pour les élèves, de voir les évaluations se transformer en examens de passage et de se retrouver avec un taux d'échec encore supérieur ?

La question peut se poser effectivement. Tout le problème est de savoir quelles évaluations on fait, et à quels usages elles peuvent servir. Cependant, on doit insister sur le fait que le socle commun n'a aucun sens s'il ne s'agit pas de maîtriser effectivement en toute priorité certaines connaissances et compétences. La notion de "maîtrise" y est essentielle, et donc aussi la notion d'''évaluation''. Sans quoi, la fuite en avant, le faux-semblant voire la mauvaise foi quant à ce que l'on prétend faire, ce que l'on fait, et ce qui peut être effectivement maîtrisé par les élèves ont encore de beaux jours devant eux, au détriment d'abord des plus faibles... dont on prétend se soucier en premier.


En soi, et là je m'adresse à l'historien de l'Ecole, cette idée d'un "retour aux fondamentaux" qui accompagne l'idée du socle, n'est-elle pas un indice d'une certaine peur de l'avenir, d'un regard plus nostalgique que prospectif ?

Tout dépend ce que l'on entend par "fondamentaux"; et les affrontements à ce sujet sont eux aussi, justement, en quelque sorte fondamentaux. Pour l'essentiel, dans la commission Thélot, les tenants des conceptions nostalgiques les plus avérées (liés à des lobbys tels que ''sauver..." ceci ou cela) avaient été isolés (et la presse s'en était d'ailleurs fait l'écho) signe que c'est possible, dans le cadre même d'un projet de définition et de mise en oeuvre d'un socle commun, même si cela n'est pas facile et encore moins gagné d'avance. Mais on ne peut échapper à ce type de problématique et de situation: à chaque fois que l'on envisage des changements sérieux, les tentatives et tentations de recours à un passé plus ou moins mythique et ''rassurant'' font florès.


Quand on lit les recommandations du HCE, celles de la Commission Thélot, les rapports de l'Inspection et les déclarations du ministre on a souvent l'impression qu'elles ne renvoient pas à un projet commun et cohérent pour l'Ecole. Tout se passe comme si des conceptions opposées de l'Ecole s'affrontaient. Est-ce un phénomène unique dans l'histoire de l'Ecole ?

Ce n'est évidemment pas inédit que des conceptions différentes s'affrontent en ce qui concerne l'Ecole. Mais on peut dire que, sous cette forme quasi institutionnalisée et délibérément ouverte, c'est effectivement nouveau à certains égards, et sans doute le signe que le sens de l'Ecole est à redéfinir (dans l'appréhension et la difficulté) en particulier pour ce qui concerne l'Ecole obligatoire (versus ''socle commun''), comme en témoignent d'ailleurs les multiples initiatives en ce sens depuis quelques années dans d'autres pays appartenant à la Communauté européenne.

Par ailleurs, l'existence même du Haut Conseil (le mode de nomination de ses membres en faisant un organisme effectivement indépendant du ministère) est une nouveauté sans précédent depuis Napoléon Ier, même si l'originalité de cette institution est en retrait par rapport à la proposition initiale de la Commission Thélot. Et tout cela contribue - comme nous le souhaitions - à ce que le ministère soit moins libre de son jeu...


Claude Lelièvre


Derniers ouvrages de C. Lelièvre :
Les politiques scolaires mises en examen. Douze questions en débat. ESF,2004.
L'école obligatoire pour quoi faire ? Une question trop souvent éludée. Retz , 2004.
Les profs, l'école et la sexualité. (avec F. Lec), Odile Jacob, 2005.


Sur le site du Café :
"Définir un socle commun de connaissances pour le XXIème siècle"
http://www.cafepedagogique.net/disci/article/50.php
"Les profs, l'école et la sexualité : les risques du métier"
http://www.cafepedagogique.net/disci/article/62.php


Le socle commun :
Le projet de décret
http://www.cafepedagogique.net/expresso/index110506.php





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