Analyses (Café N° 8)

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Nouveaux enjeux pour l’éducation et la recherche sur l’Internet

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Entretien avec Dan Sperber

Dan Sperber est anthropologue et psychologue, spécialiste de l’étude de la relation entre cognition et culture. Il est l’auteur de La contagion des idées (Odile Jacob), de La Pertinence, Communication et cognition avec la linguiste Deirdre Wilson (Minuit), et de Des idées qui viennent, avec le philosophe Roger Pol Droit (Odile Jacob). Un grand nombre de ses textes scientifiques peuvent être téléchargés sur le site http://www.dan.sperber.com .
Dan Sperber est directeur de recherche au CNRS, membre de l'Institut Jean Nicod. Il a enseigné à l'Université de Princeton, à l'Université du Michigan et à la London School of Economics à Londres.

La première partie de cet entretien avec Dan Sperber paraîtra en octobre prochain dans un numéro des cahiers de l’ingéniérie éducative (CNDP) consacré aux « communautés en ligne » (http://www.cndp.fr/tice/ ). Entretien réalisé par Serge Pouts-Lajus.

SPL : Il règne actuellement une ambiance très libertaire sur Internet. Pensez-vous que cela doive durer ou bien que les règles plus contraignantes, en particulier les règles économiques, finiront par reprendre le dessus ?

Sur le Net, le passage à l’acte est très facile. C’est cela qui me rappelle l’ambiance particulière qu’il y avait en soixante-huit. On envisageait quelque chose le matin ; on en parlait aussitôt dans la rue, avec les gens qui se trouvaient là, et on l’organisait le soir. C'est une expérience que j'ai vécu plusieurs fois à cette époque. Mais cela supposait des conditions historiques très transitoires, une euphorie sociale particulière qui n’aura durée que quelques semaines.
On est aujourd’hui dans une situation d’euphorie plus tranquille mais qui, me semble-t-il, est destinée à perdurer. Le temps du passage à l’acte sur Internet, entre une idée et sa réalisation, est le plus souvent très court. A la différence d'une action politique ou culturelle "traditionnelle" on n’a généralement pas besoin de mettre en place une structure institutionnelle, ni de s’assurer du soutien de telle organisation, de tel ministère, de tel syndicat. On peut agir ou créer tout de suite. Si l'idée n’était pas bonne, l'échec est vite patent, et on n'en parle plus. Si l'idée était bonne, au contraire, elle se développe et est reprise avec une grande facilité. L'idée évolue aussi, car elle n’est jamais bonne au point de se réaliser exactement comme on l’avait envisagé. On a donc, sur Internet, un test très rapide de la qualité de ses propositions. La facilité avec laquelle on peut faire les choses est liée à la facilité avec laquelle on peut les revoir, les remettre en cause et aller de l’avant.
On entre dans une période passionnante, en particulier pour la transmission des savoirs. Il n’est pas raisonnable de vouloir en prévoir tous les effets. Mais on peut déjà prévoir qu’ils seront massifs.

SPL : Si l’on regarde du côté de la Bourse, les choses semblent se dérouler de façon assez chaotique.

On a vécu, dans l’année qui s’est écoulée, un épisode d'euphorie boursière suivie de déprime. Soit. Il y a eu une bulle spéculative sur les dot-coms qui s’est effondrée. Mais c’est complètement périphérique par rapport au mouvement beaucoup plus profond, culturel, technologique et sociologique dont nous parlons. Que des gens essaient de gagner de l’argent avec l’Internet, il n’y pas de mal à cela. Qu’ils s’enflamment de façon irrationnelle, on a déjà vu cela en Bourse. Il y a eu des bulles spéculatives au début des chemins de fer, cela n’a pas empêché les chemins de fer de transformer notre vie. Mais prendre ce qui vient de se passer en Bourse avec les valeurs Internet comme un signe qui montrerait que nous nous sommes trompés, que l'Internet serait beaucoup moins important que nous le pensions, me paraît être un contresens total.

SPL : Pensez-vous que le réseau soit, par nature, incompatible avec le modèle traditionnel des échanges marchands ?

Pour une part, la communication de l’information est plutôt régie par des formes de don, de gratuité, de communisme au sens de Marx: "à chacun selon ses besoins et à chacun selon ses capacités". Quand je sais quelque chose, j’ai envie de le communiquer à autrui. Quand j’ai besoin d’une information que quelqu’un possède, en général, il va me la donner. Sauf précisément dans le cas d’informations qui donnent accès à quelque chose d’autre que de l’information, comme de l’argent ou du pouvoir. Si j’ai des secrets bancaires ou politiques, évidemment, je contrôle cette information. En revanche, l'auteur d'une découverte scientifique, le créateur d'une œuvre artistique ou littéraire, veut, en règle générale, la divulguer, et l'éventuel bénéfice matériel qu'il peut tirer de cette divulgation n'est pas son but principal.
Cela veut-il dire qu'avec Internet l’on sort purement et simplement de l’économie telle qu’on l’a connaît ? Non, car, les travailleurs d'Internet doivent bien gagner leur vie, et les investisseurs n'investissent qu'avec un espoir de profit.
Prenons l'exemple de Napster, qui est pertinent aussi pour le cas de l'enseignement. On peut copier des musiques sur le Web avec la plus grande facilité. Beaucoup le font. Or, nous dit-on, pour avoir la meilleure musique possible, il est nécessaire que les vedettes de la musique et les studios de production gagnent beaucoup d’argent pour pouvoir le réinvestir dans la création et la production. Mais cela, c’est là une illusion basée sur une vision à très court terme de l'histoire. La musique étaient-elle vraiment moins bonne lorsque les meilleurs musiciens gagnaient leur vie modestement ? Est-ce que la musique serait vraiment moins bonne s'il n'y avait plus cette hyper-commercialisation de vedettes surpayées ? Je ne le crois pas du tout. Pour dire les choses autrement, à de très rares exceptions près, les meilleurs créateurs sont bien plus motivés par un désir de reconnaissance que par l'appât du gain. Il faut, bien sûr, qu’il y ait des bénéfices possibles. Mais avec la diffusion massive, avec la possibilité pour beaucoup de personnes de mettre facilement leur propre musique à la disposition d’autrui, on arrive à un autre type de concurrence, de compétition, qui est basé sur la qualité et sur la capacité d'attirer un public pas forcément payant. Il faut bien sûr que les créateurs de musique appréciée puissent vivre honorablement, mais pour cela, l'exploitation capitalistique de la musique n'est pas du tout nécessaire.
Un deuxième exemple, celui des industries pharmaceutiques. L’argument selon lequel les brevets et les bénéfices que peuvent faire les compagnies pharmaceutiques sont essentiels au développement technologique est un argument fallacieux. Il présuppose que la recherche publique est forcément moins efficace que la recherche privée, ce que réfute l'exemple du séquençage du génome humain. Il présuppose que les chercheurs ne sont pas disposés à se passionner pour leur recherche, à chercher les meilleures solutions et les partager sans l'espoir de gains énormes, ce qui est manifestement faux. Le désir de convaincre, le besoin de reconnaissance sont, ici aussi, plus importants que l'appât du gain. Or la possibilité de convaincre et d'être reconnu va s'accroître de manière radicale à travers l'Internet.

SPL : Ce ne sont peut-être pas les chercheurs qui coûtent le plus cher dans ce cas mais les machines et les laboratoires qui leur permettent de conduire leurs recherches.

C’est un argument qui me paraît lui aussi peu convaincant. Les chercheurs eux-mêmes, sans lesquels il n’y aurait pas de recherche possible, doivent au moins en partie leur compétence à de l’investissement public en particulier dans le domaine de l’enseignement. Il s'agit là d'une contribution de la communauté qui permet aux compagnies pharmaceutiques de recruter des chercheurs dont les études n’ont été possibles que grâce à une information qui, elle, circulait librement. Vu, en outre, que les coûts de la santé publique retombent sur la communauté, l'investissement matériel que suppose la recherche pharmaceutique peut être assuré non par des bénéfices privés mais par des diminutions de coûts publics. Je ne conteste pas la valeur de la recherche privée. Je suggère cependant qu'il y a une limite au-delà de laquelle ses bénéfices ne peuvent pas être légitimés par l'argument que vous invoquez.
Que l’on soit obligé de repenser l’économie de la transmission de l’information, artistique, littéraire ou scientifique et que cela remette en cause les superprofits liés au contrôle de certains types de créations, je n’y vois aucun inconvénient. Qu’il faille trouver des façons de rémunérer ceux qui travaillent dans ces domaines, certes. Grâce à l’Internet, on a une diffusion massive ; donc, en prélevant des coûts très minimes sur la diffusion, on peut arriver à donner des revenus honorables à ceux qui arrivent justement à intéresser beaucoup de monde.
Je ne crois pas que la catastrophe menace si l’on remet en cause le contrôle de la création et de la formation par les grandes compagnies ou par des systèmes publics centralisés. Au contraire, on peut penser que cette remise en cause aura pour effet principal d'améliorer, et l'accessibilité, et la qualité.

SPL : Iriez-vous jusqu’à dire comme certains : la propriété intellectuelle, c’est le vol ?

Eh bien, je suis presque d’accord. Dans le droit d’auteur, il faut distinguer le droit matériel et le droit moral. A la différence des compagnies privée que le droit moral, par définition inaliénable, gêne, je défendrais le droit moral de l'auteur sur son œuvre. En revanche, lorsque le droit matériel est exercé d’une façon qui est contraire au bien commun, contraire en particulier à l’intérêt de la création, il relève de l'abus plutôt que du droit.
Il y a beaucoup à repenser. C’est faux de dire : on avait quelque chose qui marchait bien et on va le compromettre. Non ; le système de la propriété intellectuelle encore en vigueur est un développement historique récent - Platon n’avait pas de copyright, et Rousseau non plus - et il est, c'est un euphémisme, loin d'être parfait. Avec la nouvelle donne technologique de l'Internet, les principes même de la propriété intellectuelle sont à repenser.

SPL : Cela vaut en particulier pour les revues scientifiques.

Bien sûr. Je viens de signer un appel qui circule parmi les chercheurs et qui stipule que nous ne publierons plus dans des revues qui ne mettront pas les contenus disponibles sur le Web six mois après la publication papier. Ces six mois, c’est une concession.
Quand je pense qu’il y a des écrivains qui veulent faire payer le prêt de livre dans les bibliothèques ! Ils n’ont tellement pas compris ce qui se passe. Qu’ils souhaitent être rémunérés pour leur travail, encore une fois, je trouve que c’est la chose la plus légitime du monde. Mais l’idée que c’est de cette façon que cela va se faire, en contrôlant la diffusion de l’information… C’est justement le contraire ! La motivation des vrais créateurs n’est pas de devenir riches.
Cela dit, dans le type de transformation auquel nous assistons, nous devons être vigilants à conserver autant que possible les compétences acquises afin qu’elles puissent servir à nouveau, peut-être même encore mieux, dans un contexte nouveau. Cela n’est pas toujours possible mais c’est certainement un objectif désirable. Il existe, par exemple, chez les enseignants dans leur classe, chez les auteurs de manuels scolaires, dans tous les métiers de l’éducation, une compétence accumulée énorme. Mais si elle reste attachée uniquement à des formes traditionnelles d’interaction et de transmission, elle se voue à une disparition progressive.

SPL : Prenez-vous au sérieux les risques de mainmise d’entreprises privées sur l’éducation, en particulier sur l’enseignement supérieur ?

Aux USA, l’enseignement supérieur est de plus en plus traité comme un business comme un autre. Une grande compagnie comme Times-Warner peut aujourd’hui se dire : je peux acheter les meilleurs professeurs, leur proposer des salaires supérieurs à ceux que leur offre leur université, les associer aux meilleurs techniciens, préparer avec eux des cours, créer des structures nouvelles et offrir aux étudiants des cours de la meilleure faculté possible à des prix qui seront la moitié de ceux de Harvard. Tout cela sur Internet. On gardera peut-être un campus où les étudiants passeront quelques semaines pour rencontrer leurs enseignants et les autres étudiants, mais université et campus seront largement dissociés.
L’enseignement supérieur peut donc devenir un enjeu industriel. D’abord aux USA, mais ensuite ailleurs. Supposez, par exemple, que vous êtes un étudiant français. Vous avez le choix entre une université française qui a des qualités, bien sûr, mais aussi des médiocrités très évidentes, à commencer par le fait que le ratio enseignants/étudiants est lamentable. C’est gratuit, certes, mais ce n’est pas gratuit d’y vivre tous les jours ; vous allez y passer des années, vous allez avoir un enseignement au mieux moyen dans des conditions peu agréables, avec des bibliothèques tout à fait insuffisantes. Ou bien, si vous pouvez vous le permettre, vous vous inscrivez à une université qui vous fournit un enseignement meilleur, plus personnel, mieux adapté à votre rythme, et peut-être aussi des rencontres sans doute plus rares mais bien plus intenses avec vos enseignants. Vous sortirez avec une meilleure compétence avec un diplôme qui sera, sur le plan international, comparable à celui des universités américaines. Le choix n’est pas si évident… Investir quatre ans pour un enseignement gratuit avec un résultat moyen ou bien investir moins de temps et davantage en argent avec un résultat supérieur… En outre, vous pourrez sans doute obtenir le soutien de compagnies qui proposent de vous engager à l’avance et vous assurent donc un débouché.
Dans les domaines où l’emploi est protégé par des diplômes nationaux, ce n’est pas d’actualité immédiate ; mais dans le domaine des affaires, par exemple, les diplômes nationaux ont peu d’importance. Si vous êtes diplômé de la Harvard Business School, c’est très bien partout dans le monde. Une opération de ce type sur le Web, si elle est bien réalisée, est gagnante. Des entreprises privées de communication, de technologie, qui n’ont pas de compétence universitaire acquise historiquement mais qui savent gérer efficacement, pourront faire ainsi concurrence aux universités. Face à cela, on peut avoir une réaction d’horreur ; se dire : mon dieu, le capitalisme envahit tout ! Cette réaction, je la comprends parce que je l’éprouve aussi. Mais on peut avoir une autre réaction et se dire : il ne faut pas leur laisser le monopole, il ne faut pas leur laisser l’initiative ! L’initiative doit venir, au moins en partie, des universitaires eux-mêmes. C’est à nous d’être imaginatifs, de créer, de trouver des fonds auprès des puissances publiques, de créer des nouvelles formes d’enseignement, d’améliorer la qualité et de baisser les coûts. En France, on peut se sentir protégé par le côté public et national de notre système d’éducation. Mais cette protection n’est pas absolue. S’il existe une offre d’enseignement par voie électronique qui semble meilleure et qui, en partie, l’est, la concurrence privée deviendra redoutable.
Si c’est idée est pensable, c’est qu’il y a en effet des changements, des progrès, des renouvellements, des initiatives possibles dans la façon même de penser l’enseignement. Ne laissons donc pas toute l’initiative à des entreprises qui, de toute façon, iront de l'avant si elles pensent qu’il y a de l’argent à gagner. Servons-nous au contraire du fait que, dans un pays comme la France, l’enseignement est public et que donc on dispose de ressources qui n’existent pas dans les systèmes privés, pour inventer et créer. L’extrême centralisation de l’enseignement en France peut aussi servir à libérer des ressources pour réfléchir et développer des formes nouvelles d’éducation et ne pas laisser ce genre d’initiatives à l’éducation privée et encore moins à l’industrie privée.

 

 

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