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Bruno Devauchelle - - Le bac et les
TICE : quel sens à l'évaluation ?Passer
le baccalauréat représente aujourd'hui
pour beaucoup de jeunes une étape
importante de leur parcours scolaire,
tout comme recevoir régulièrement le
bulletin scolaire. Mais pour beaucoup
d'entre eux le parcours de vie va
largement relativiser l'importance de
cet examen et des ces notes et
appréciations. Le développement des
usages des TIC aussi bien dans le
système scolaire qu'en dehors semble
indiquer que l'accès aux ressources
d'information et de formation va
s'ouvrir de plus en plus directement aux
utilisateurs. Ainsi quel pourrait être le
devenir d'un examen ou d'un devoir dans
un contexte où il aurait comme mérite
principal (et peut-être le seul) de
couper le jeune de toutes les sources
directes d'information pendant une durée
précise pour lui permettre de s'affronter
" nu " à sa solitude d'apprenant devant
la feuille de papier ? Mis dans cette
situation, qui semble si artificielle à
ceux qui sont constamment reliés au
monde environnant par les diverses
technologies de l'information et de la
communication, les jeunes
comprendront-ils encore le sens de cette
modalité d'évaluation qui pour beaucoup
relève davantage d'un rite de passage
que de la vérification d'une véritable
compétence ou de la maîtrise d'un socle
de connaissances ?
L'exemple de l'écart entre l'épreuve de
mathématique et informatique de la
classe de L et l'enseignement qui y est
proposé semble très illustratif de ce
décalage grandissant entre un système
certificatif, le mode de construction
des connaissances et le réinvestissement
des acquis de la scolarité dans un
parcours de vie. D'une part l'épreuve
aura lieu sur table et n'utilisera pas
les ordinateurs, d'autre part les jeunes
auront obligatoirement utilisé ces outils
pendant leur scolarité. En d'autres
termes que construit-on au cours d'une
scolarité qui mérite d'être l'objet d'un
contrôle certificatif en cours et à la
fin de celle-ci ? Mais aussi ne
construisons nous pas dans nos
enseignements de nombreuses autres
connaissances et compétences qui
mériteraient d'être contrôlées dans un
examen ou tout au moins d'être
réellement évaluées ?
Les pratiques d'élèves ont un sens qui
n'échappe à personne : comment obtenir
la meilleure note en utilisant tous les
moyens légaux possibles ? C'est pourquoi
plusieurs d'entre nous sont assez souvent
sollicités par leurs élèves ou par
d'autres, inconnus, pour les aider dans
leur travail et leur donner les outils
pour mieux réaliser un travail. Au cours
de l'année, nombre d'élèves ont déjà pris
l'habitude de fréquenter les sites
d'enseignants pour mieux répondre aux
demandes de travail qui leur sont
adressées. Il n'est donc pas surprenant
qu'ils agissent de même avec la
préparation d'un examen important.
Que penser des enseignants qui aident
ainsi ces élèves soit bénévolement, soit
avec rémunération ? Un ancien ministre de
l'éducation avait fustigé ces attitudes
qui selon lui faisaient le lit du
consumérisme scolaire (pour ce qui est
payant) et de l'inégalité des chances
(pour ce qui est de l'accès aux
ressources TIC, la fameuse fracture
numérique). Avoir recours à une aide
externe aurait été le signe d'une
insuffisance du système interne. C'est
ainsi qu'un des arguments pour le
déploiement des TIC dans l'école s'est
construit et continue de se construire.
Mais ces enseignants semblent aussi
donner le signe d'un renouveau :
renouveau de la relation enseignant
apprenant, renouveau d'un rapport au
savoir, renouveau de l'espace et du
temps de l'apprentissage et de la
relation pédagogique. Ces enseignants
n'ont peut-être pas situé cette pratique
dans un tel contexte, mais l'observation
de ces pratiques semble l'indiquer.
D'un coté des pratiques de vie, d'un
autre coté des outils au service du
contrôle des connaissances. Or les TIC
introduisent dans la vie quotidienne des
jeunes et des adultes de nouvelles
dimensions qu'il me semble nécessaire
d'explorer même si elles sont en pleine
évolution. Non prises en compte dans une
épreuve (et pourquoi le seraient-elles ?)
elles constituent cependant des
références dans la relation au monde qui
nous entoure. On peut penser que celui
qui arrive en fin de scolarité est
capable de prendre en compte ces
dimensions si elles sont si importantes
à la vie sociale même si elles ne font
pas l'objet d'une évaluation formelle.
Au cours des derniers mois, une
observation attentive des pratiques a
permis de dégager trois dimensions qui
s'imposent peu à peu dès que l'on essaie
d'analyser la valeur éducative des usages
des TIC
1 - La relation entre le lecteur et
l'auteur
Les TIC introduisent désormais un
souplesse extraordinaire dans la
relation que l'auteur peut entretenir
avec le lecteur. De la distance totale -
l'auteur met son texte en ligne sur
Internet sans s'occuper de son lectorat
- jusqu'à l'inversion des rôles -
l'auteur fait tout pour que le lecteur
devienne lui aussi auteur de contenus.
Pour accompagner ce mouvement il semble
nécessaire que les jeunes développent la
capacité à produire des documents de
diverses natures, du texte simple au
document multimédia. Sans aller jusqu'à
l'expertise que demande la conception de
certains produits, il existe un ensemble
de codes d'écriture qui déterminent
celle-ci. Les spécialistes de
l'éducation aux médias le savent bien
pour les médias traditionnels. Ici la
possibilité est rendue au spectateur de
devenir lui aussi auteur, c'est à dire
une autre façon d'utiliser l'information
. La capacité à être acteur " avec "
l'information englobe l'ensemble de ces
compétences qui permettent une
expression dans ce nouveau contexte.
Certains jeunes l'ont saisi avec les
fanzines et les journaux de classe
d'autres s'en sont emparés avec leur
site web personnel. En apprenant à lire
et à écrire avec les outils à leur
disposition les jeunes s'approprient ce
qui est déjà pour certains la marque
d'un pouvoir, pour d'autre la marque
d'une libération. Au delà c'est aussi
toute la mesure de la valeur de
l'expression, de la valeur de la parole
mise en public sous quelque forme que ce
soit.
2 - La relation entre l'individuel et
le collectif
L'unité et l'unicité de la personne
alimentent aisément l'image d'isolement
que peut procurer l'usage de
l'ordinateur. L'individualisme est
souvent présenté comme une évidence que
renforcerait certaines pratiques
informatiques des jeunes. Dès la mise en
réseau sur Internet, les jeunes
utilisateurs mettent à mal cette image
par des pratiques d'échange, parfois
risquées. Pris entre l'isolement de son
parcours de vie et la concurrence à
laquelle une société comme la notre
incite souvent, les outils peuvent
prendre des sens divers. La capacité à
intégrer des réseaux de mutualisation
devient rapidement une ressource
essentielle pour dépasser les premières
évidences de l'isolement. En effet
l'exercice solitaire et formel de
l'examen pourrait encourager la
solitude, la concurrence, voire même la
tricherie, et d'aucuns n'y échappent
pas. La possibilité de travail collectif
permet de renouveler ce rapport au monde.
Passer de l'individuel au collectif est
une possibilité, pas une obligation.
La capacité à mener son projet en
autonomie ne signifie pas que le travail
se fait seul, mais que l'on reste le seul
à diriger sa trajectoire (dans la mesure
du possible) au sein d'un univers
collectif. Le réseau Internet offre à ce
sujet des possibilités riches que les
communautés de spécialistes exploitent
souvent. De la liste de diffusion au
site interactif et au forum, nombreux
sont les outils qui ont servi de base
pour construire ces nouvelles relations
sociales. Les pratiques des communautés
d'enseignants montrent déjà le chemin,
aussi modeste soit-il. Les jeunes de nos
établissements pratiquent à leur niveau
ces réseaux et leur appropriation des
TIC passe aussi par ces modes d'usage.
Passer de la dimension de son
individualisme à la prise de conscience
du collectif au sein duquel il agit est
désormais un des enjeux de la culture
qui se construit autour des TIC. Il est
toutefois possible que l'on ne puisse
s'engager dans ce chemin si l'on ne
permet pas une véritable réflexion sur
cette relation entre l'individuel et le
collectif.
3 - La relation entre mon territoire et
le sens de la vie
Le développement des communautés
d'intérêts peut aussi renforcer le
développement d'une culture du
territoire. Certaines de ces communautés
peuvent aussi être à la base de
sentiments identitaires très forts. Dans
la mesure où les TIC offrent aussi bien
la possibilité de s'ouvrir au monde que
de construire un territoire au sein de
petites communautés, il devient
essentiel de permettre une réflexion sur
cette question. Comment un jeune peut-il
percevoir la proximité humaine au
travers d'outils qui ne sont pas a
priori humanisants ? Donner la
possibilité d'échanger avec les autres
au travers du monde entier, c'est aussi
donner la possibilité de rechercher des
semblables. Si l'usage des TIC ne
proposait que des communautés de
semblables, on verrait alors disparaître
le débat, la confrontation. Certaines
évolutions récentes sur le réseau ont
montré que l'on avait davantage tendance
à rechercher sa corporation que
d'accepter les échanges. Certes dans un
monde perçu comme de plus en plus
menaçant pour l'individu (mondialisation
qui informe les salariés de leur
licenciement par mail) les TIC
pourraient être mises au service de la
constitution de territoires exclusifs et
excluants. Permettre au jeune de mesurer
le rapport entre le territoire dans
lequel il évolue et l'ensemble du monde
dans lequel il se construit, c'est
permettre une autre appropriation du
monde. Les TIC peuvent aussi participer
de cette construction dans la mesure où
lire écrire et échanger peuvent ne plus
s'arrêter aux frontières du territoire
dans lequel on vit. Encore faut-il que
l'école elle même ne soit pas un
territoire excluant.
Articuler les " rituels scolaires " et
la construction d'un monde n'est pas
aliéner l'école au monde environnant,
c'est au contraire tenter en permanence
de mettre en correspondance une histoire
et le contexte de son développement. Les
TIC s'insèrent actuellement dans l'école
pour nous questionner sur notre capacité
à relier la dimension historique de
notre culture et le devenir de notre
société. La responsabilité des adultes
est entière et les choix qui sont faits
rendront possible ou non un usage
maîtrisé des technologies de
l'information et de la communication. Au
risque de continuer à faire des contrôles
de connaissances qui auront de moins en
moins de sens au lieu de réfléchir
véritablement à une évaluation qui
prenne en compte les nouveaux modes
d'intégration du monde que nous
proposent les TIC.
Bruno Devauchelle
Cepec