Édition du 28-04-2004 -
François
Jarraud - - Les TICE dans la formation
IUFM : Donner une impulsion initiale
Sylvain Genevois est formateur et
responsable du service TICE à l'IUFM de
Lyon. Depuis plusieurs années, il
s'efforce, avec d'autres collègues
formateurs, d'intégrer les TICE dans la
formation initiale et continue des
enseignants. Ainsi a été mis en place
DIDATICE, un dispositif expérimental et
innovant pour les PLC2
d'histoire-géographie. Il est également
l'auteur de logiciels pédagogiques tels
Cartes & Croquis (didacticiel de
cartographie) ou le navigateur éducatif
R2i (assistant de recherche pour guider
les élèves sur Internet).
FJ- Aujourd’hui quelle est la place des
TICE dans la formation des enseignants ?
SG- Après avoir insisté sur le retard
des équipements ou l'insuffisance des
ressources, les rapports d'enquête et
les études récentes soulignent le
déficit de formation TICE, y compris
chez les jeunes enseignants. Les IUFM
essaient de rattraper ce retard. C'est
pourquoi l’IUFM de Lyon a décidé, dans
son nouveau plan de formation
(2003-2006), de donner la priorité aux
TICE. Le défi majeur est à la fois
d'assurer une formation individuelle à
l’outil et de faire réfléchir à son
intégration dans les pratiques de classe
: en début de deuxième année, chaque
stagiaire passe un test diagnostique à
l'issue duquel il peut choisir, en
fonction de ses résultats, des ateliers
pour maîtriser le traitement de texte,
le tableur, la messagerie, Internet...
Après cette remise à niveau adaptée aux
besoins individuels de chaque stagiaire,
débutent les ateliers d'intégration
didactique et pédagogique. Nos ateliers
informatiques sont désormais calqués sur
les exigences du Certificat Informatique
et Internet (C2i niveau 1) : ce B2i créé
pour le supérieur est devenu obligatoire
pour valider la formation à la sortie de
l'IUFM. Il faut bien dire qu’aujourd’hui
encore la majorité des étudiants ont un
faible bagage informatique.
FJ- C’est surprenant !
SG- Ils ont un vernis informatique,
acquis sur le tas. Or on va leur
demander en tant que professeur d'être
capable de faire passer le B2i aux
élèves. Il leur faut donc une réelle
maîtrise de l’outil. La formation doit
aller au-delà des simples rudiments du
"bidouilleur" autodidacte et prendre en
compte les TICE dans leur globalité
(aspects pédagogiques, didactiques,
déontologiques,...) Pour cela le
stagiaire construit un projet
disciplinaire, ou interdisciplinaire,
qui utilise les TICE : c'est la démarche
même du C2i niveau 2 qui insiste sur les
enjeux des TICE et les gestes
pédagogiques à acquérir.
FJ- Mais n’est ce pas un peu tôt ? Après
tout ces stagiaires savent à peine ce
qu’est une classe.
SG- C’est en effet un peu tôt. Et c’est
tout le problème de la formation
initiale. Elle doit être continuée. Les
24 heures annuelles d’atelier TICE
servent à semer pour l'avenir. Nous
espérons que ces nouveaux enseignants
auront envie d'expérimenter ensuite dans
leur classe et qu'ils complèteront au
besoin leurs compétences en formation
continue. Pour assurer ce continuum dans
la formation TICE, nous avons un outil :
la plate-forme DIDATICE (Intégration des
TICE dans la didactique de
l'Histoire-Géographie).
Elle sert de lien de formation entre les
stagiaires, les maîtres de stage et les
formateurs ; de passerelle entre l’IUFM
et les formateurs de terrain. On essaie
de créer une communauté de pratiques qui
s’appuie aussi sur une formation de
formateurs. Didatice propose des
ressources comme par exemple des
séquences incomplètes, des liens, des
outils d’échange et de suivi. Grâce à
elle, on bâtit une formation qui
s'appuie sur l'enseignement à distance
et l'enseignement en présentiel. Les
formateurs se rendent compte de
l’intérêt de Didatice pour prolonger une
séquence ou la préparer. Quand une
séquence est vue par le professeur avant
et critiquée, cela apporte une réelle
plus-value. Elle sert aussi à publier
les productions des stagiaires, à suivre
leur mémoire professionnel, à mutualiser
des travaux... Actuellement 120
personnes l'utilisent, moitié
stagiaires, moitié formateurs.
S’ajoute à la plate-forme, un cédérom,
réalisé par Dominique Pascaud et
moi-même, qui est distribué en début
d’année aux stagiaires. Durant les deux
premiers mois, ils y trouvent de
nombreuses ressources qu’ils utilisent
en autoformation pour découvrir des
usages, connaître des travaux de
collègues ou simplement accéder à des
ressources. Le cédérom permet des
parcours libres et des réflexions sur
les démarches. Par exemple : quels sont
les prérequis pour une séquence TICE ?
Au début les stagiaires l'utilisent
comme boîte à outil pour puiser des
fonds de carte, tester des logiciels
libres de droit, accéder à des sites
portails... Il s'agit d'éviter de perdre
un temps considérable à prospecter des
ressources sur Internet. Mais le cédérom
sert ensuite de support de formation pour
apprendre à devenir un praticien
réflexif. C'est donc plus une boîte à
idées qu’une boîte à outils et nous
voudrions faire évoluer ce support dans
ce sens.
A l’issue de ces deux mois, les
stagiaires bénéficient de 24 heures
d’intégration pédagogique avec deux
formateurs, un formateur TICE et un
formateur didactique. Ainsi on traite de
thèmes d’histoire-géographie avec les
TICE dans un esprit d'intégration
pédagogique de l'outil. C’est ce que va
maintenant imposer le C2i niveau 2 qui
sera obligatoire à partir de la rentrée
2005. Ce C2i "enseignant" ne sera pas un
diplôme mais, comme le B2i, devra être
validé à travers des situations
pédagogiques. En accompagnant de la
sorte les stagiaires, on essaie de
promouvoir cette nouvelle forme
d'évaluation formative (on envisage de
mettre en place une fiche de
positionnement qui validera les
compétences au fur et à mesure de leur
acquisition). On mesure le saut culturel
pour la culture enseignante : un mode
d’évaluation nouveau qui nécessite une
véritable co-formation entre l’IUFM et
les maîtres de stage.
FJ- Il y a des résistances ?
SG- A plusieurs niveaux. D’abord au
niveau politique : il faut penser
l’informatique non plus en terme
d’ingénierie technique mais d’ingénierie
pédagogique. Jusque là l’équipement a
souvent précédé la réflexion sur les
usages. Au niveau culturel, les TICE ne
sont pas disciplinaires mais
transversales. Elles ont du mal à se
situer dans le système. Enfin la culture
des TICE c’est celle de la communication.
Si on regarde Didatice depuis deux ans,
on a remis du lien horizontal entre les
formateurs et les maîtres de stage et
rompu avec la tradition de dissocier
théorie, à l’IUFM, et pratique, en
stage.
FJ- Le formateur doit aussi être
animateur de réseau…
SG- Dans TICE on oublie trop souvent le
C de communication. C’est une dimension
qui n’est pas encore vraiment reconnue.
Tout le monde s'accorde sur l'intérêt
des formations en "présentiel enrichi",
mais pour l'instant la conception de
cours en ligne ou même le simple suivi
des stagiaires sur une plate-forme
collaborative (ne parlons pas du tutorat
à distance !) ne sont pas des tâches
reconnues par l'institution.
FJ- Peut-on dresser un bilan de Didatice
?
SG- C’est en demi-teinte. En positif,
les stagiaires se rendent compte des
richesses des TICE. Le cédérom leur fait
gagner du temps (il est même réclamé par
les maîtres de stage et maintenant les
enseignants en poste dans l'académie !).
La plate-forme leur apporte des
ressources et leur permet de s'initier
aux environnements numériques de
travail. En négatif, la moitié des
stagiaires n’utilisent les TICE que pour
« informatiser » un cours traditionnel.
Ils restent immergés dans une culture
professionnelle traditionnelle comme
s’il leur fallait d’abord se rassurer
sur ce terrain. Certains, réfléchissant
dans leur mémoire professionnel aux
usages du tableau électronique ou du
vidéoprojecteur, reconnaissent que leur
paradigme d’apprentissage n’a pas
changé. Pour qu’il y ait changement, il
faudrait un autre accès aux salles
informatiques, un autre environnement
scolaire, une autre gestion de la
classe,... Mais comme le dit Julien
Deceuninck (IUFM de Lille), même si "les
TICE compliquent la gestion de la classe
et peuvent apeurer les jeunes
enseignants, leur utilisation est
souvent l’occasion de susciter un
changement de culture professionnelle en
introduisant une dimension coopérative".
FJ- L’environnement coopératif, celui
des communautés nées sur Internet,
pourrait les aider à adopter, en les
légitimant, de nouvelles pratiques ?
SG- Tout à fait. C’est ce qui se fait en
histoire-géographie à l’échelle
nationale, au travers par exemple d'un
site comme les Clionautes. Mais c’est
plus délicat pour un groupe académique.
Les maîtres de stage n'ont pas tous
acquis une culture informatique et les
stagiaires jouent heureusement un rôle
d'entrainement auprès d'eux. Mais les
stagiaires ne sont pas encore prêts à
une démarche coopérative, sauf entre
eux. Ils sont encore aux portes du
métier, en mutation. Symboliquement, ils
n’ont pas droit à une adresse
électronique académique. D’autre part,
au bout de peu de temps, par les
mutations, une grande partie des
stagiaires quitte l’académie et on les
perd de vue. Le travail de formateur
c’est donner une impulsion initiale.
Même si c’est pas mis en oeuvre tout de
suite, ce le sera un jour.
FJ- Vous êtes aussi l’auteur de R2i.
Quel lien avec votre conception de la
formation ?
SG- R2i est un assistant de recherche
intégré. Il décompose les étapes de la
recherche sur Internet et intègre le
traitement de l’information. Il amène
donc à un regard critique sur celle-ci
et à problématiser les recherches. Il
s'efforce de répondre aux nouveaux
dispositifs pédagogiques (IDD, TPE,
ECJS, PPCP...), notamment en traçant
toutes les recherches de l'utilisateur
et en lui permettant d'élaborer à partir
de celles-ci des dossiers documentaires
ou des pages web. C'est aussi un support
utile pour valider certaines compétences
du Brevet Informatique et Internet
(B2I).
J'ai mis 2 ans pour concevoir et mettre
au point cet outil de recherche en
ligne. Ma préoccupation majeure était
d'éviter les dérives des élèves sur
Internet et de proposer des liens
directs par discipline, des démarches
actives, des activités pédagogiques...
Je pense que la recherche documentaire
va bien au delà de la connaissance des
moteurs de recherche ou de la technique
des mots clés. La recherche, la
sélection, la hiérarchisation et la
maîtrise de l'information sont devenues
des compétences essentielles à acquérir,
au même titre que la maîtrise du calcul,
de la lecture ou de l'écriture. Sur un
plan cognitif, la recherche
d'informations s'apparente à la démarche
de résolution de problèmes et nécessite
donc d'être planifiée. D'où l'idée d'un
navigateur qui décompose les étapes de
recherche et accompagne l'utilisateur en
fonction de ses objectifs : c'est le but
à atteindre (en l'occurrence ici la
production finale : dossier, exposé,
débat argumenté...) qui va déterminer en
amont les moyens intellectuels et
matériels à mobiliser. Cette approche
est le reflet, bien sûr, de ce que j'ai
pu observer en formation et j'espère
pouvoir le faire évoluer en fonction des
observations des utilisateurs eux-mêmes :
un logiciel pédagogique ne vaut que par
la mise en oeuvre qui en est faite !
Entretien : François Jarraud
Les TICE à l'IUFM de Lyon :
http://web.lyon.iufm.fr/stagiai/ressou-f
ormation/tice_stag.html
Dispositif DIDATICE :
http://web.lyon.iufm.fr/formateurs/form_
initiale/didatice.html
Navigateur R2i :
http://sgenevois.free.fr