Tribune (Café N° 55)

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Édition du 21/10/2004

- François Jarraud -

- L’orthographe c’est secondaire !

L’orthographe a été, et est toujours, mon problème, un problème très concret avant que d’être théorique. J’ai souffert de ce que l’on mette de mauvaises notes à mes devoirs de français, d’histoire ou de philo à cause de mon orthographe déplorable. Je fais toujours des fautes. Je suis pourtant un très grand lecteur et je n’ai pas appris à lire avec la méthode globale; enfin, je pense avoir à dire et à écrire des choses de quelque importance. Il faut s’opposer avec fermeté aux discours des ministres successifs de l’éducation nationale et aux chantres du « Tout fout le camp, les enfants ne savent plus écrire ni lire, il faut rétablir l’autorité, la dictée, les problèmes de robinets qui remplissent des baignoires qui se vident et tout rentrera dans l’ordre. » 

J’affirme haut et fort que le contenu est plus important que la forme, pour nous tous, gens du commun, qui n’avons pas décidé d’être écrivains et encore moins poètes. Pour les obsessionnels de l’orthographe, c’est exactement le contraire : «Tu écriras ce que tu as à dire quand tu seras capable de l’écrire sans fautes ». Heureusement que ce n’est pas à l’école que l’on apprend à parler, on serait encore muet à dix ans.

Certaines langues, comme l’italien, ont fait une vaste réforme, et le fait de se dire filosofo n’a pas tué la pensée en Italie. Quant aux malades qui vont chercher leurs médicaments dans une farmacia, ils guérissent comme en France. Le chiffre 7 se dit et donc s’écrit sette, bien qu’il ait pour origine le mot latin septem. J’ai donc été longtemps un farouche partisan de réformes profondes de cette orthographe qui me faisait tant souffrir. Aujourd’hui, je pense que le combat important est d’abord et avant tout celui qu’il faut mener contre l’obsession orthographique.

Il faut dire aux jeunes que l’orthographe française est difficile et incohérente, mais que petit à petit on arrive à faire moins de fautes, en tout cas pour les mots et les phrases que l’on utilise le plus fréquemment. Ce qui veut dire certes que l’on corrige les fautes, mais qu’on n’en fait pas tout un plat. Le correcteur de mon ordinateur, qui est d’une inculture à faire frémir tous nos académiciens, m’en corrige beaucoup, il les souligne même en rouge, sans me traiter de tous les noms comme jadis mes professeurs. Enfin, ma compagne depuis bientôt plus de quarante-huit ans, corrige celles, et elles sont encore nombreuses, que laisse l’ordinateur ; pour les dernières, car il en reste toujours de ces petites bêtes, elles sont corrigées par des professionnels dans les maisons d’édition. Où est le drame ?

Il faut donc affirmer haut et fort que si l’on pense avoir quelque chose à dire et à écrire, il faut le faire même si on fait des fautes. C’est en écrivant qu’on améliore son orthographe et non en faisant des dictées. Etre bon en orthographe n’est une preuve de rien. De même qu’un prof de fac misogyne nous a dit un jour en cours: «Moi, j’ai une femme qui parle sept langues pour ne rien dire », on pourrait affirmer: «Lui, il écrit sans la moindre faute des textes sans le moindre intérêt ».

Non la grammaire d’une langue et l’orthographe ne sont pas une seule et même chose. Et c’est bien là le problème. En français le nom est en règle générale invariable à l’oral. On dit « chien » au singulier comme au pluriel, c’est l’article qui porte la marque du pluriel : « le » devient « les » et ça s’entend. Voilà pourquoi tant de gosses oublient le « s » du pluriel des noms qui aurait pu ne pas être. Oui les verbes sont invariables, à l’oral, aux trois premières personnes du présent ; on dit « chante » et ce sont les pronoms « je » « tu » « il » qui indiquent la personne, voilà pourquoi les enfants oublient le « s » de la deuxième personne qui aurait pu ne pas être, et à la troisième personne du pluriel on dit toujours « chante » voilà pourquoi les mêmes enfants oublient « nt ». Et je pourrais citer encore de nombreux exemples. Pourquoi distinguer le futur du conditionnel à l’écrit, alors qu’on ne le fait pas à l’oral ? Et les fameuses règles de l’accord du participe... En allemand les noms ont un pluriel et ça s’entend à l’oral, der Hund (le chien) devient die Hunde. Chanter aux trois premières personnes du présent donne ich singe, du singst, er singt, et ces terminaisons s’entendent.

La codification de la transcription écrite de notre langue a été faite pour la rendre difficile au plus grand nombre. Il faut le savoir.

Alors c’est vrai, aujourd’hui je ne me bats plus pour une réforme de l’orthographe. Mais faisons de l’orthographe un accessoire, qui a ses charmes, ses curiosités mais surtout ses absurdités, et non l’un des « fondamentaux » de notre école, et que l’on arrête de nous bassiner avec le fait qu’une orthographe correcte serait le signe d’un être cultivé et que la grandeur et l’importance d’une civilisation et d’une culture sont inversement proportionnelles au nombre de fautes d’orthographe que font les enfants et les adultes.


Gabriel Cohn-Bendit

Fondateur et enseignant au premier lycée expérimental français, à Saint-Nazaire, fondateur du GREF, Gabriel Cohn-Bendit vient de publier "Lettre ouverte à tous ceux qui n'aiment pas l'école", éditions Little big man, qui retrace son parcours et veut être une réponse à la Lettre de Luc ferry. Il anime l'association REPTA qui jette des passerelles pour permettre l'éducation pour tous en Afrique.
http://www.repta.net

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