Tribune (Café N° 58)

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Édition du 18-01-2005

- Olivier Masson -

- 1984-2004

Reportons-nous vingt ans en arrière. Quels thèmes dominent alors les débats publics en France ? L’Ecole et l’Europe.

Le gouvernement de Pierre Mauroy démissionne sur la question… de l’Ecole. Le projet de « grand service public laïc unifié de l’éducation » porté par le parti socialiste s’est trouvé contredit dans la rue par une manifestation millionnaire à Versailles le 24 juin. La surenchère n’explique pas tout : ce ne sont pas seulement les partisans de « l’école libre » - comme il était dit à l’époque - qui ont fait céder les gouvernants, mais aussi les parents d’élèves de l’enseignement public, qui considèrent le privé comme un recours du public. Les « consommateurs d’école » décrits par Robert Ballion en 1982, font irruption dans le débat public, et les expérimentations de désectorisation pointent leur nez dès 1984, confortées par les alternances gouvernementales de 1986 et 1988 (1).

Exit donc Alain Savary. Voici que s’avance Jean-Pierre Chevènement. S’opère alors une véritable rupture qui est revendiquée. Après trois années où l’on tentait de « mettre l’imagination au pouvoir », le nouveau ministre donne l’impression de « siffler la fin de la récréation ouverte en 1968», comme le note Antoine Prost en 1992. Pourtant vingt ans plus tard, il semble bien que les ZEP, la formation continue des personnels ou les grandes lois de décentralisation apparaissent comme des nécessités sur lesquelles personne à gauche ou à droite – sauf le FN - ne veut revenir. Mais que de cris n’a-t-on pas entendus entre 1981 et 1984 sur tous ces projets novateurs ! Même les propositions – jugées alors iconoclastes – du rapport Legrand sur les collèges touchant au tutorat ou au travail en équipe ne feraient plus bondir grand-monde aujourd’hui.

En 1984, le deuxième débat est celui de l’Europe. Que les plus anciens se rappellent. Après le blocage des magnétoscopes en douane à Poitiers et les tracasseries administratives pour les autorisations de déplacements à l’étranger pendant l’été 1984, le président Mitterrand choisit une nouvelle orientation : l’ancrage européen. Jacques Delors, nouveau président de la Commission, commence un travail de longue haleine qui aboutira à l’ « Acte unique » européen en 1986, qui prépare Maastricht. La véritable rupture ici n’est pas tant revendiquée a posteriori que prouvée a priori… Le choix a été celui de la cohérence des dispositifs législatifs : plus de libertés de circulation des hommes, des produits et des capitaux en échange d’une véritable construction d’un espace politique européen. Vingt ans après, les Français sont divisés sur la question européenne, non pas qu’ils refusent la cohérence, mais parce qu’ils ne voient pas ou plus les finalités de la construction européenne et distinguent mal les priorités. Où les citoyens peuvent-il agir ? Faut-il privilégier l’élargissement ou l’approfondissement ? L’Europe n’est pas très lisible. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes auquel les enseignants aujourd’hui sont confrontés.

Je tends l’oreille à ce que disent les lycéens, là où je suis. Lors de séances d’Education Civique Juridique et Sociale, j’ai plusieurs fois entendu des témoignages d’élèves qui sont allés chez nos proches voisins. Ils ont pu constater qu’en Belgique, en Allemagne, au Portugal, les adolescents pouvaient prendre des initiatives et assumer leurs responsabilités. Selon eux, c’est loin d’être le cas, là où ils résident. La « participation », quand elle existe, dépasse rarement le Conseil Municipal d’Enfants. Le plus souvent, la méfiance, l’incompréhension règnent entre adultes et adolescents. J’entends, je lis des témoignages d’enseignants qui disent par exemple que les élèves et professeurs en Suède se tutoient sans qu’il y ait un manque de respect de part et d’autre. Et je vois mes collègues qui pratiquent les TPE depuis quelques années – après des débuts teintés de méfiance ou de tatônnements – déjà regretter ces moments de collaboration, d’accompagnement d’élèves dans des activités de recherche. Sans parler de la présentation orale, où l’on voyait des élèves se dépasser. Faudra-t-il que je regrette demain la disparition de l’ECJS pour des raisons analogues?

Dans l’année qui vient, des décisions engageant le long terme seront prises concernant l’Ecole. Sur ce sujet, tous les acteurs ont davantage besoin d’actes que de discours, de preuves que de revendications : quel espace est laissé dans l’école à l’exercice de la citoyenneté pour que l’acquisition des savoirs soit porteuse de sens et formatrice ? Quels sont les lieux de pouvoirs dans et autour de l’école que l’imagination peut investir ? Partons donc des pratiques réelles, plutôt que de nous rassurer par de vieilles recettes simplistes, qui ne permettront pas aux élèves de faire face aux défis d’un monde ouvert à la complexité.


Olivier Masson


1- Mais la résolution des maires de France en 1987 limite les désectorisations au détriment des collèges ruraux. Et la grande manifestation du 16 janvier 1994 – contre la révision de ce qui reste de la loi Falloux – montre que l’attachement au service public reste fort.



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