Tribune (Café N° 66)

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Édition du 09-10-2005

- Jean-Christophe Vergnaud -

- Mixité sociale et mesure de discrimination positive : remèdes à la médiocrité des résultats scolaires parisiens ?

Renforcer l’égalité des chances ! Lutter contre la persistance des inégalités de réussite scolaire entre les milieux sociaux ! La commission Thélot faisait de ces mots d’ordre des priorités et proposait :
- d’agir pour favoriser la mixité sociale dans les établissements scolaires et donc de diminuer la ségrégation,
- de tenir compte de la composition sociale de l’école quant à la répartition des moyens alloués aux établissements.

L’intérêt de telles mesures n’est pas simplement de réduire l’écart de réussite scolaire entre les enfants issus de milieux sociaux différents, elles permettraient peut-être d’améliorer l’efficacité globale du système éducatif.
Suivre la voie tracée par la commission Thélot aurait des conséquences particulièrement importantes pour Paris, puisque c’est l’académie qui présente le plus fort niveau de ségrégation sociale au sein de ses écoles.


La médiocrité des résultats parisiens

En valeur, les résultats parisiens paraissent honorables puisque, par exemple, le taux de réussite au bac des lycéens scolarisés dans le public ou dans le privé sous contrat est supérieur à la moyenne nationale. Mais d’autres académies font mieux. Par exemple, pour les résultats de 2003, l’académie de Rennes présentait un taux supérieur de 2%.

Or si on prend en compte la composition socio-économique particulièrement favorisée de la population parisienne, on ne peut que constater la médiocrité des résultats parisiens. De fait, par rapport au résultat attendu calculé selon les indicateurs du Ministère de l’Education Nationale, Paris accuse un déficit de 0,5 pt. Avec ce score, Paris se classe au 69ème rang des départements français, et loin, très loin, du Finistère et du Morbihan qui culminent à + 7 pts (1). La faiblesse constatée des résultats ne concerne pas seulement les lycéens puisque les résultats des évaluations de CE2 et de 6ème sont eux aussi décevants.
La médiocrité des résultats, dénoncée dans le rapport d’audit de l’Inspection Générale rendu à l’automne 2004, est donc bien réelle.


La ségrégation sur la sellette

Faut-il incriminer la ségrégation sociale comme l’une des causes de cette faiblesse parisienne ?

Pour les lycées, en examinant département par département, on observe une corrélation statistique importante et significative entre l’écart de réussite par rapport aux taux attendus au bac (ce que la DEP appelle la « valeur ajoutée ») et le niveau de ségrégation sociale : plus la ségrégation sociale est forte au sein des lycées d’un département, plus les résultats sont faibles. Les données dans le tableau suivant montrent ce lien apparent entre forte ségrégation et faible valeur ajoutée.

Faible niveau de ségrégation

(indice de dissimilarité (2) inférieur à 20%)

Ségrégation modérée

(indice de dissimilarité compris entre 20 et 30%)

Ségrégation importante

(indice de dissimilarité supérieur à 30%)

Valeur ajoutée moyenne

+ 1,5%
(41 départements)

+ 1%
(43 départements)

-2,5%
(12 départements)


Entre le groupe des départements faiblement ségrégués et celui des fortement ségrégués, l’écart de valeur ajouté est de 4 %.
Une simulation numérique faite à partir des coefficients statistiques obtenus montre que si la ségrégation à Paris était similaire à celle du Finistère, le taux de réussite progresserait de 7 pts.

Que cache cette corrélation statistique ? La ségrégation est-elle une cause directe de la faiblesse des résultats ou simplement la conséquence d’un système scolaire élitiste inefficace ? De nombreuses études concluent à un effet stimulant de la mixité sociale que ce soit au sein des établissements scolaires ou dans le voisinage résidentiel et a contrario, à un effet déprimant de la ghettoïsation pour les élèves issus de milieux défavorisés. Mais, il y a d’autres explications possibles comme, par exemple, l’hétérogénéité de l’offre scolaire. Il est quasi certain que la ségrégation sociale au sein du système scolaire s’accompagne d’une forte ségrégation des enseignants selon leur niveau d’expérience : les enseignants chevronnés sont là où on n’a guère besoin d’eux.

Il est techniquement facile d’améliorer la mixité sociale dans les lycées parisiens. De fait, la sectorisation scolaire en quatre districts permet en théorie une homogénéisation sociale, même s’il subsiste des différences entre districts : le district Est ne comptant « que » 56% de lycéens favorisés présents dans les lycées généraux (et technologiques) publics, contre 60% pour le Nord, 71% pour le Sud et 74% pour l’Ouest. Or, à l’intérieur de chacun des districts, le niveau de ségrégation des lycéens défavorisés reste supérieur à celui que l’on observe dans la plupart des départements. A titre d’exemple, dans le district Nord, alors qu’en moyenne il y a 20% de lycéens défavorisés, ce pourcentage varie de 6% à 52% au sein des lycées de ce district. Dans le district Sud, le pourcentage de lycéens favorisés varie de 27% à plus de 85%.

Cette ségrégation sociale dans les lycées publics est créée de manière totalement endogène par le système d’affectation des lycéens. Sélectionnés sur leur dossier scolaire, les collégiens de milieux défavorisés ont très peu de chance d’accéder dans les lycées les plus recherchés. Dans chaque district, il y a un ou deux lycées « repoussoirs », des lycées que moins de 40% des lycéens présents avaient placés en premier voeu. Ce sont des lycées où il y a moins de 30% de lycéens favorisés. Une extrapolation permet de dire que si 90% lycéens de milieux très favorisés obtiennent leur premier vœu, ce taux n’est que de 74% pour les lycéens défavorisés.

Réduire la ségrégation sociale dans les lycées publics parisiens se ferait aisément par une réforme du système d’affectation.


L’efficacité de la discrimination positive dans le primaire

Dans le primaire, la ségrégation sociale résidentielle est la cause principale de la ségrégation sociale dans les écoles et il n’est guère raisonnable d’agir sur la mixité sociale de manière importante. Il faudrait que les enfants se déplacent, ce qui paraît compliqué à ces âges. De plus, si les effets positifs de la mixité sociale existent dès l’école primaire, ils sont assez faibles, en comparaison de ceux induits par des moyens pédagogiques supplémentaires. La conclusion des travaux de l’économiste T. Piketty est qu’il vaut mieux, pour rétablir l’égalité des chances, jouer sur la répartition des moyens plutôt que d’œuvrer à une déségrégation. En effet, il met en évidence un effet positif important de la taille de la classe pour les élèves de niveau faible ou médiocre. Or, ces élèves sont principalement des enfants de milieux défavorisés, c’est par exemple ce que l’on observe sur un échantillon d’élèves d’école du 19ème arrondissement. Plus de 20% des enfants issus de milieux moyens (employés…) ou défavorisés (ouvriers…) ont des résultats inférieurs à 45% aux évaluations de CE2 alors que ce pourcentage est quasi nul parmi les enfants issus de milieux favorisés. Au niveau national, 10% des enfants ont de tels résultats. Tenir compte de la composition sociale des écoles primaires dans la répartition des moyens, ainsi que le recommande la commission Thélot, va dans le double sens de l’équité et de l’efficacité.

L’analyse des propositions de fermeture de classe du premier degré montre que ces recommandations ne sont pas encore à l’ordre du jour dans la politique du rectorat. En février 2005, le rectorat a proposé la fermeture de 29 classes dans des écoles hors ZEP ou REP. Or 63 écoles présentent des effectifs qui selon les prévisions du rectorat les placent sous les seuils de fermeture (27 élèves par classe). Les choix du rectorat ne traduisent aucune prise en compte de la composition sociale des écoles. La localisation géographique des propositions du rectorat laisse songeur puisque les arrondissements périphériques, socialement les plus défavorisés, sont les plus touchés.

En utilisant les résultats de T. Piketty on peut proposer une liste alternative de 29 écoles fondée sur un principe de réduction maximum de l’impact négatif des fermetures de classe. Pour cela, on peut utiliser par exemple, le résultat suivant : un élève supplémentaire dans une classe de CE1 se traduit par une dégradation de -0,715 pts pour un élève de milieu défavorisé ou moyen et de -0,274 pts pour un élève de milieu favorisé au score d’évaluation de CE2 en mathématiques. En faisant l’hypothèse que l’impact est comparable pour les autres niveaux, on peut en utilisant les prévisions d’effectifs et les données sur la composition sociale de l’école estimer l’impact global pour une école d’une suppression d’une classe. La liste alternative construite ainsi comprend les écoles où l’impact est le plus faible.

La différence entre cette liste et celle du rectorat porte sur 11 écoles. Le gain d’efficacité, mesuré en termes de résultats scolaires est de 30%. Géographiquement, la substitution, que l’on peut visualiser sur la carte de Paris, se traduit par des fermetures supplémentaires dans le centre de Paris et des non- fermetures dans les quartiers où la composition sociale des écoles est moins favorisée. Sur cette carte, les quartiers ont été groupés de façon à proposer une hiérarchisation sociale, chacun des 5 groupes de quartier accueillant environ 20 % des enfants fréquentant les écoles élémentaires publiques.


Paris

Ces simulations montrent que le rectorat, même à moyens constants, peut améliorer l’efficacité des écoles primaires. Il manque peut-être une volonté politique !

Jean-Christophe Vergnaud


Une version de cet article est parue dans le Numéro de Juillet 2005 de la revue départementale parisienne de la FCPE, Liaison Laïques. Le Café pédagogique remercie la FCPE de Paris.
1 Paris peut se consoler en constatant que les départements voisins qu’elle vampirise en récupérant les nombreux élèves qui cherchent à fuir la banlieue, sont encore plus loin : -2 pts pour l’Essonne, -5,5 pts pour le Val de Marne et –9 pts pour la Seine St-Denis, bon dernier des départements métropolitains.
2 L’indice de dissimilarité est une mesure synthétique de la ségrégation, calculée ici pour les établissements scolaires. L’indice utilisé ici est celui mesurant le niveau de ségrégation des élèves de milieux très favorisés. Une valeur de 20 signifie qu’il faudrait déplacer 20% des élèves de milieux très favorisés pour obtenir une répartition homogène de ces élèves au sein des lycées du département. Pour Paris, cette valeur est de 39 % ce qui la place au second rang derrière les Hauts de Seine (40%) et juste devant la Seine St-Denis (38%).

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