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Calcul et résolution de problèmes arithmétiques : il n'y a pas de paradis pédagogique perdu



Rémi Brissiaud

Rémi Brissiaud (a)
MC de Psychologie cognitive à l’IUFM de Versailles
Équipe « Compréhension, Raisonnement et Acquisition de Connaissances »
Laboratoire Paragraphe (Paris 8)



Un débat qui n’est pas sans danger …

Un vaste mouvement de réformes pédagogiques s'est développé dans la deuxième moitié du XXe siècle en mathématiques comme en français. Un bilan de ce mouvement concernant l’école maternelle et élémentaire en serait inégal, mais il ne serait sûrement pas négatif. Or, depuis plusieurs années, des personnes de sensibilités politiques, de fonctions et de statuts divers s'organisent en vue d'obtenir un retour aux pratiques pédagogiques d'avant ce mouvement. En français, leur mot d’ordre est notamment le retour à « la syllabique pure » pour l’apprentissage de la lecture. En mathématiques, elles prônent un retour aux programmes de 1945, ceux qui ont eu cours jusqu’en 1970, date de la réforme dite des mathématiques modernes. Elles exigent en particulier le retour à l’enseignement des 4 opérations dès le CP. C’est ainsi que le ministère de l’Éducation Nationale a officiellement autorisé divers enseignants réunis dans un Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes (Grip) à « expérimenter cette réforme » dans plusieurs classes (1).

En fait, le ministre a déjà annoncé qu’il allait lancer le chantier de la rénovation de l’enseignement du « calcul » lors du Conseil des Ministres du 12/04/2006. Si cela signifiait une volonté d’organiser un vaste mouvement de réflexion sur l’état de l’enseignement des mathématiques en France pour préparer un éventuel changement des programmes, le ministre serait dans son rôle et cela n’aurait rien de scandaleux. Mais on peut craindre que, comme pour la lecture, des décisions précipitées soient prises, sans concertation préalable.

Le sens de la responsabilité devrait pourtant porter les hommes politiques à y réfléchir à deux fois aujourd’hui avant d’engager pour les mathématiques un processus analogue à celui qu’ils ont enclenché pour la lecture en début 2006. À force de campagnes médiatiques laissant croire que les pratiques pédagogiques iraient de mal en pis, la suspicion des parents ne fait que croître et les enseignants exercent de plus en plus leur profession « sous pression ». Ils doivent de plus en plus souvent se justifier de leurs pratiques auprès des parents. Ça leur est difficile parce que, dans les médias, les prises de position sont souvent caricaturales et cela ne prépare guère les parents à un échange constructif. Or, pour qu’une pédagogie soit efficace, une certaine confiance est nécessaire entre les différents membres de la communauté éducative. Actuellement, après diverses campagnes mettant en cause l’école publique, ses programmes, ses personnels et ses méthodes, la confiance des familles envers l’institution scolaire s’est dégradée et l’efficacité de celle-ci en pâtira vraisemblablement dans les années à venir.



30 Mai 2006




a : Ce texte a bénéficié de la relecture et de nombreuses suggestions de mon collègue André Ouzoulias. Par ailleurs, le site du Laboratoire Paragraphe est en phase de réaménagement ; dès que possible, divers textes difficiles à se procurer et auxquels je me réfère seront mis en ligne sur ce site : http://paragraphe.univ-paris8.fr/fr/presentation/

2 : Delord est professeur certifié de mathématiques. Il est connu par son site internet, http://michel.delord.free.fr/ sur lequel il bataille avec une énergie peu commune contre le « pédagogisme constructiviste ». Demailly est Professeur d’Université de mathématiques et membre de l’Académie des Sciences. Lafforgue est médaille Field (équivalent du prix Nobel pour les mathématiques), mais on est obligé de remarquer que, souvent, quand il s’exprime sur d’autres sujets que les mathématiques, il s’astreint à moins de rigueur que dans son œuvre scientifique.

3 : Roland Charnay est aussi connu pour être le principal coordinateur de l’Equipe de Recherche Mathématiques à l’Ecole éLémentaire (ERMEL), une équipe de l’INRP qui a publié deux séries d’ouvrages pour faire la classe depuis le CP jusqu’au CM2, l’une en 1977-1983 et la seconde en 1990-1996. De nombreux formateurs en mathématiques en IUFM pensent que ces ouvrages doivent servir de référence en formation initiale et continue des professeurs d’écoles.

4 : C’est précisé dans le document d’application des programmes du cycle 3 (page 45), dans une partie appelée « aide à la programmation des activités ». Au CE2 et au CM1, d’après ce document, on ne serait que dans une phase d’ « approche » ou de « préparation » à ce calcul posé.

5 : D’une façon générale, en arithmétique élémentaire, il est toujours possible d’analyser la conceptualisation de ce double point de vue : celui des situations et celui des procédures. Gérard Vergnaud (1990) qui utilise le mot « schème » plutôt que « procédure » remarque fort justement : « Il n’y a pas de situations sans schèmes et il n’y a pas de schèmes sans situations ».

6 : Pour la division euclidienne, il vaut mieux éviter d’écrire 163 : 50 = 3 (reste 13) comme cela se faisait avant 1970 parce que l’expression qui figure dans le second membre de cette égalité : « 3 (reste 13) » non seulement ne peut pas être considérée comme renvoyant à « un nombre égal à ce que désigne le premier membre » mais, de plus, elle peut renvoyer à d’autres divisions euclidiennes que celle qui est désignée par le premier membre (313 divisé par 100, par exemple). Le respect des règles d’usage du signe « = » est tellement important dans la suite de la scolarité des élèves que la plupart des pédagogues évitent aujourd’hui cette transgression. La difficulté provient du fait que la solution d’une division euclidienne est constituée d’un couple de nombres (quotient et reste) et non d’un seul nombre. Ce problème est résolu de manière simple en utilisant un point d’interrogation à la place du signe « = ». La division euclidienne de 163 par 50 est ainsi posée sous la forme : 163 : 50 ? et les élèves répondent : q = 3 et r = 13.

7 : Plus généralement, l’usage de ce qu’on appelait à l’époque des « nombres concrets » faisait obstacle à l’appropriation de plusieurs propriétés importantes des opérations, dont la commutativité de la multiplication.

8 : Ce qui est décrit ici correspond au contenu de la série « Le calcul vivant ». Dans l’autre série étudiée, « Le calcul quotidien », les enfants apprennent également au CE1 à résoudre les problèmes de partage de a unités en b parts égales en posant la division a : b ? Mais dès le CE1, ils calculent le résultat en disant : « en a combien de fois b ? ». Ils apprennent cette règle « par cœur » parce que cette manière de calculer n’est reliée à aucun problème de groupement et nulle part le fait qu’on puisse s’exprimer ainsi n’est justifié. Mais les auteurs étaient cohérents : dans cette série, les enfants apprenaient les tables de multiplication sous les deux formats possibles (remarquons qu’entre 1880 et 1970, ce choix est très minoritaire : cf. Brissiaud, 1994a). Dans tous les cas, à cette époque, les auteurs de manuels adaptaient le format d’apprentissage des tables de multiplication à la progression qu’ils avaient adoptée concernant la division.

9 : On trouve une synthèse récente des recherches sur cette forme d’apprentissage dans Nogry, S. & Didierjean, A. (2006).

10 De manière plus précise : les tables de multiplication traditionnelles sont vraisemblablement celles qui favorisent le mieux la mémorisation dès lors qu’on enseigne aux élèves à retrouver les résultats de « fin de tables », sans réciter la table depuis le début : « 3 fois 6 », par exemple, est « juste après 3 fois 5 ». Comme dans la table de 3, les résultats vont de 3 en 3, « après 15, c’est 18 ».

11 : On dispose de quelques résultats expérimentaux (Brissiaud, 1995) qui montrent que, lorsqu'on n’utilise pas trop mal un tel environnement pédagogique, les effets attendus se produisent : on n’observe pratiquement plus de dysfonctionnement du type précédent en fin de CE1 alors que dans une population témoin, ils sont observés en grand nombre.

12 : Rappelons que ce sigle désigne une Equipe de Recherche Mathématiques à l’Ecole éLémentaire de l’ancien INRP quand son siège était encore à Paris et non pas à Lyon comme aujourd’hui.

13 Frank Ramus est le principal chercheur dans le domaine de lecture à avoir plaidé en faveur de modifications des programmes de 2002. Or, même lui le reconnaît : aucune recherche ne permet d’interdire la méthode naturelle d’écriture-lecture. On se reportera à : Ramus, F. (2005) Réponse à A.Ouzoulias et R.Brissiaud :
http://www.lscp.net/persons/ramus/lecture/lecture.html

14 L’usage du mot « expert » provient de travaux en psychologie cognitive où il est utilisé en opposition avec le mot « novice ». Ces travaux s’intéressaient essentiellement, chez les sujets, à leur expérience d’un domaine donné (les échecs par exemple), ils ne s’intéressaient pas aux aspects developpementaux du progrès. Or, concernant les progrès dans la résolution des problèmes de soustraction, les facteurs développementaux sont importants et les mots « novices » comme « experts » ne sont pas ceux qui conviennent le mieux. Je préfère généralement parler de « résolution arithmétique » d’un problème plutôt que de « résolution experte ».

15 Voir ses cours 2005-2006 au Collège de France

16 : Les programmes de 1945 sont très peu différents de ceux de 1882, ces derniers ont donc bien été pérennes pendant près de 100 ans.




    

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