|
La question de l’efficacité des méthodes
pédagogiques donne lieu depuis plusieurs années, en
France et au Québec, à des débats virulents
entre les partisans des méthodes dites « centrées
sur l’enseignement » et ceux des méthodes
dites « centrées sur l’apprentissage ».
En France, la loi d’orientation s’est beaucoup inspirée
des premières, obligeant les partisans des secondes à
s’y opposer, à l’occasion par exemple de la
suppression des TPE (travaux personnels encadrés), de la mise
en cause du redoublement ou des méthodes de lecture. Au
Québec, la situation politique est en quelque sorte inverse :
le gouvernement prépare une importante réforme qui
s’appuie sur les pédagogies de projet centrées
sur l’apprentissage et ce sont cette fois les partisans des
méthodes centrées sur l’enseignement qui se
trouvent en position d’opposants et cherchent à empêcher
la mise en application de la réforme.
Un argument « scientifique » venu du Québec
Le débat est ancien mais il prend, dans ces circonstances, un tour
particulièrement vif. La qualité de l’écoute
et la modération des arguments sont au plus bas. Il y a
quelques mois pourtant, un texte provenant d’une équipe
de chercheurs canadiens emmenés par Clermont Gauthier
(Université Laval) nous est parvenu et, m’a-t-il semblé
à ce moment-là, introduisait dans le débat, un
argument d’une nature nouvelle. L’état de la
recherche, nous disent ces chercheurs, permet d’affirmer que le
problème de l’efficacité des pédagogies
est aujourd’hui résolu et que la supériorité
des méthodes basées sur l’instruction directe ou
explicite a été démontrée. Ce n’est
évidemment pas le nombre de références
bibliographiques citées à l’appui de cette thèse
qui retient l’attention (autant de références
et sans doute même beaucoup plus pourraient être
convoquées pour soutenir une thèse inverse), mais une
référence particulière, centrale dans la
démonstration, celle relative au projet Follow Through,
que je ne connaissais pas, mais dont j’appris à cette
occasion qu’il fut « la plus vaste
expérimentation à grande échelle jamais
effectuée dans le domaine de l’éducation en
Occident ».
Pour démontrer qu’une méthode pédagogique est
supérieure à d’autres, le seul moyen en effet est
de procéder à une expérience lourde consistant à
appliquer des méthodes différentes à des publics
suffisamment vastes pour permettre le traitement statistique, pendant
plusieurs années, en constituant des groupes témoins,
en mesurant précisément les effets de l’enseignement
sur les élèves et en s’assurant que les
enseignants appliquent fidèlement les méthodes
sélectionnées. Avant de lire Clermont Gauthier,
j’aurais été prêt à parier qu’une
telle expérience n’avait jamais eu lieu et qu’elle
ne pourrait jamais avoir lieu. Il doit être en effet
extrêmement difficile de réunir un grand nombre de
familles, d’écoles et d’enseignants qui acceptent,
sur une longue période, de se prêter avec sérieux
et docilité à une expérience dont l’issue
est incertaine. Il faut pourtant se rendre à l’évidence
nous dit-on : une telle expérience existe, elle s’est
déroulée aux Etats-Unis à la fin des années
60 et elle aurait permis de démontrer de façon
incontestable, c’est-à-dire par des mesures, la
supériorité de la méthode d’instruction
directe, sur les huit autres qui lui étaient opposées.
De deux choses l’une. Ou bien Follow Through est ce que nous en
disent les chercheurs canadiens et il faut donner à leur
contribution la place qu’elle mérite puisque,
potentiellement, elle est de nature à mettre un terme à
un débat qui déchire le monde de l’éducation
depuis plusieurs décennies. Ou bien ce n’est pas le cas,
la réalité de Follow Through n’est pas
celle qu’ils nous présentent et s’il s’avère
qu’ils ont cherché à nous tromper, nous devons
leur retirer notre confiance et dénoncer leur manœuvre.
J’ai voulu en avoir le cœur net et, au moins, me faire une idée
sur deux questions particulières. La première concerne
les conditions de l’expérimentation et les modalités
de participation des enseignants. La méthode qu’ils
devaient appliquer leur était-elle imposée ou bien
l’avaient-ils choisie librement ? Dans les deux cas, cela
devait entraîner un biais important dans l’expérience.
Comment en a-t-il été tenu compte ? La deuxième
question porte sur la diffusion des résultats de Follow
Through. S’ils sont bien ceux qui nous sont présentés,
comment se fait-il qu’ils ne soient pas davantage connus ?
Quelle conspiration du silence a pu empêcher la popularisation
d’un acquis scientifique d’une telle importance ?
Histoire de Follow Through
Les sources disponibles sur le Web permettent de reconstituer
quelques-uns des principaux traits de l’expérience
américaine. Follow Through est un volet du plan de
lutte contre la pauvreté mis en place par l’administration
Johnson en 1967. Son objectif est de développer un programme
éducatif d’envergure en faveur des enfants des classes
défavorisées. Souhaitant rationaliser leur
investissement, les responsables du programme ont l’idée
d’organiser une compétition qui désignera la
méthode pédagogique la plus efficace, laquelle sera
ensuite généralisée à toutes les écoles.
Enjeu scientifique mais enjeu économique également. Les
universitaires sollicités proposent différentes
méthodes qui se distribuent entre les méthodes plutôt
centrées sur l’enseignement (3) et celles plutôt
centrées sur l’apprentissage (6).
Le projet démarre en 1970 et se poursuivra pendant une dizaine d’années.
Il porte sur les trois premiers niveaux de
l’enseignement primaire. Pour recruter les sites expérimentaux,
des réunions sont organisées dans les écoles
candidates au cours desquelles les neuf méthodes en
compétition sont présentées à l’assemblée
des parents. Les enseignants et les responsables administratifs
n’interviennent pas dans la sélection. Ce sont les
parents qui choisissent la méthode qui sera appliquée
par les enseignants pour l’apprentissage de la lecture, de
l’écriture, du calcul et du raisonnement, à
partir du matériel didactique mis à la disposition des
écoles et des familles par les concepteurs des méthodes
qui se chargent également de la formation des enseignants et
des familles. Chaque école pilote doit être associée
à une école témoin, comparable et située
dans la même communauté. Chaque année, les
résultats de 10 000 élèves sont récoltés
et ceux des écoles pilotes sont confrontés à
ceux des classes témoins où les enseignants ont
continué de travailler sans rien changer à leurs
habitudes. Deux agences indépendantes sont choisies par le
gouvernement pour recueillir, traiter et analyser les données.
La publication des résultats de l’évaluation sonne
comme un coup de tonnerre. Huit des neuf méthodes en
compétition obtiennent des résultats égaux ou
inférieurs à ceux des groupes témoins. Il faut
comprendre : les élèves qui ont travaillé
avec une méthode que leurs parents avaient imposée à
leur enseignant obtiennent de moins bons résultats que ceux
dont l’enseignant est resté libre de sa méthode.
La surprise n’est pas là. Elle provient de la seule
méthode qui, malgré ce handicap, obtient dans tous les
domaines (habiletés de base, habiletés cognitives,
habiletés affectives) de meilleures performances dans les
classes qui l’ont appliquée que dans les classes
témoins.
La méthode d’instruction directe a été conçue par un
chercheur de l’université d’Oregon, Siegfried
Engelmann. Zig comme l’appellent ses amis est un ancien
publicitaire né en 1931, passionné d’éducation,
qui testa ses idées pédagogiques sur ses deux jumeaux
auxquels il réussit à enseigner des mathématiques
très avancées dès l’age de 4 ans. Il
réalisa des films illustrant sa méthode qu’il
présenta à deux chercheurs en sciences de l’éducation
et psychologie, Carl Bereiter et Wesley Becker. Tous trois
travaillèrent ensemble à l’université
d’Illinois puis à l’université d’Oregon
qui accepta de financer leur participation au projet Follow
Through. Dans le classement final, les deux méthodes
qui se classent juste derrière l’instruction directe
sont les deux méthodes centrées sur l’enseignement,
consacrant ainsi la victoire de cette famille pédagogique.
Aussitôt après la publication des résultats, une polémique
naît. Les universitaires qui ne reconnaissent pas Engelmann
comme un des leurs contestent les résultats de l’évaluation,
prenant le risque d’apparaître comme de mauvais perdants.
Alors que la controverse enfle, la Fondation Ford sollicite un
expert indépendant, Ernest House, pour conduire une
mission « d'évaluation de l' évaluation
» qui devra analyser les conditions de
l'expérience et donner son interprétation des
données recueillies. Pour cette mission, House s’entoure
de trois spécialistes reconnus : Gene V. Glass
(université du Colorado), Leslie D. McLean (Institut des
sciences de l’éducation de l’Ontario) et Decker F.
Walker (université de Stanford). Leur rapport, publié
en 1978, remet en cause la validité des résultats et de
l’évaluation finale. Ils analysent les défaillances
du protocole expérimental et repèrent des erreurs dans
l’analyse statistique : ils remarquent par exemple que la
dispersion des performances à l’intérieur des
groupes est supérieure à la dispersion entre les
groupes, ce qui invalide l’hypothèse du rôle
prédominant de la méthode pédagogique sur
d’autres facteurs contextuels. Ce rapport ne met pas fin à
la controverse. Les partisans de l’instruction directe estiment
avoir été privés injustement de la victoire
qu’ils méritaient. Ils contestent et continuent de le
faire encore aujourd’hui, les résultats du rapport
House.
Finalement, le gouvernement décide de ne pas tenir compte du classement et
de financer à parts égales la diffusion des neuf
méthodes, laissant ainsi à chaque enseignant le soin de
choisir la méthode qui lui convient le mieux.
Voilà l’histoire, telle qu’une rapide enquête permet de
la reconstituer. Revenons maintenant à la présentation
qui nous en est faite dans le texte des chercheurs canadiens.
Deux omissions et une contre-vérité
Trouver des erreurs et des omissions dans un texte de près de 50 pages
ne disqualifie évidemment pas, ni le texte dans son ensemble,
ni ses auteurs. Tout dépend de l’importance des
omissions et des erreurs. Ici, Follow Through occupe une place
centrale dans la démonstration : c’est la
principale référence des recherches dites de niveau 3
permettant, selon les auteurs, de « formuler des
recommandations offrant un niveau de rigueur répondant
aux normes scientifiques ». Or, la partie du texte
consacrée à Follow Through comporte aux moins
deux omissions et une erreur graves qui en faussent, me semble-t-il,
la compréhension.
La première omission concerne la paternité de la méthode
d’instruction directe. A aucun moment, il ne nous est dit que
Englemann, Becker et Bereiter sont les inventeurs et les promoteurs
de la méthode d’instruction directe. Cette omission
permet de citer les articles que ces acteurs très partiaux ont
écrits sur Follow Through et sur l’instruction
directe comme s’ils étaient ceux de scientifiques
neutres. C’est une première tromperie.
La deuxième omission concerne le rapport House. La controverse
qui a suivi la publication des résultats de Follow Through
et qui a conduit le gouvernement à ne pas en tenir compte, pas
plus que les conditions dans lesquelles le rapport a été
commandé à House ne sont mentionnées. Rien de
tout cela n’est rappelé. C’est une deuxième
tromperie.
Ces deux
tromperies se rejoignent dans un paragraphe que je reproduis ici
intégralement.
« Après sa publication, le projet Follow
Through, compte tenu des remises en question qu’il
soulevait, a fait l’objet de recherches plus poussées
(House et Glass, 1979 ; Bereiter, 1981 ; Becker et Carnine,
1981). Toutefois, ces nouvelles analyses qui ont fait appel à
une démarche méthodologique encore plus sophistiquée
que celle qui avait été utilisée initialement,
sont venues re-confirmer l’efficacité supérieure
de l’approche pédagogique Direct Instruction
comparativement aux autres approches utilisées dans le cadre
du projet Follow Through (Watkins, 1995-1996). »
Parmi les chercheurs mentionnés dans ce paragraphe, on retrouve les noms
de Becker et Bereiter, co-inventeurs avec Egelmann de la méthode
d’instruction directe, mais aussi celui de Carnine qui était
un élève de Becker à l’université
de l’Illinois et le suivit dans l’Oregon. Les citer comme
des chercheurs ayant œuvré à la re-confirmation
de l’efficacité d’une méthode, alors qu’ils
en sont les auteurs, est pour le moins abusif. Cela devient une
contre-vérité et même une manipulation lorsque
leurs noms sont mêlés à ceux de House et Glass
qui, eux, sont bien des chercheurs indépendants, mais qui ont
dit le contraire de ce qui leur est attribué ici.
Je voulais en avoir le cœur net. C’est fait.
Serge Pouts-Lajus
Références
Le texte de Clermont Gauthier et al. est diffusé sur le site de la
Fondation pour l’innovation politique :
http://www.fondapol.org/projet-enseignement.jsp#
L’évaluation
de House a donné lieu à un article publié en
1978 dans la Harvard Educational Review (vol. 28 N°2)
intitulé : « No Simple Answer :
Critique of the Follow Through Evaluation ».
La très
grande majorité des documents disponibles sur le Web et
relatifs à Follow Through provient des partisans de
l’instruction directe (notamment de l’université
de l’Oregon où Engelmann et Becker ont fait l’essentiel
de leur carrière) et ne brillent pas par leur objectivité
ni par leur mesure. Pour les autres acteurs, l’affaire est
close depuis longtemps. Haut de page
Mario Richard et Steve Bissonnette ont souhaité
répondre à l'article de Serge Pouts-Lajus. La
rédaction du Café pédagogique donne suite
à leur demande.
Fausses représentations : qui omet quoi ? Une
réplique à Serge Pouts-Lajus
Dans le numéro 61 du Café pédagogique,
Serge Pouts-Lajus signe un texte à l'intérieur
duquel il critique la revue de littérature que nous
avons réalisée à titre de co-chercheurs
avec notre collègue de l'Université Laval
(Québec), Clermont Gauthier, à partir d'une
subvention décernée par le Fonds de recherche
québécois sur la science et la culture. Avec
notre autorisation, cette étude a été
rediffusée en janvier 2005 par la Fondation pour
l'innovation politique sous le titre Quelles sont les
pédagogies efficaces ? Un état de la recherche.
Cette revue de littérature, portant sur le thème
des pédagogies efficaces, visait à
établir l'état de la recherche sur
l'efficacité des approches pédagogiques dites
"centrées sur l'enseignement" lorsque comparées
à celles appelées "centrées sur
l'apprenant". N'appréciant vraisemblablement pas les
résultats présentés par notre rapport de
recherche, Serge Pouts-Lajus s'évertue à le
discréditer à partir d'une analyse
pseudoscientifique reposant sur un argumentaire dont le fond
apparaît tout aussi fragile que la forme en est
tendancieuse.
Sur la forme d'abord. Au début de son article, Serge
Pouts-Lajus déplore que le débat opposant les
tenants des méthodes pédagogiques
"centrées sur l'apprenant" aux tenants de celles qui
sont "centrées sur l'enseignement" ait donné
lieu à des arguments dont " la qualité de
l'écoute et de la modération sont au plus bas ".
Or, dans sa grande magnanimité, non seulement
qualifie-t-il, dans le titre de son texte, notre étude
de "Fausses preuves", mais il nous accuse également
d'avoir cherché à tromper les lecteurs à
deux reprises en plus d'avoir menti (" deux tromperies et une
contre-vérité "), et ce, tout en utilisant la
manipulation ! Une telle enflure verbale, frisant la
diffamation, constitue, nous semble-t-il, une bien curieuse
manière d'élever la qualité du
débat.
Voyons maintenant le fond. S'improvisant champion de la
scientificité, Serge Pouts-Lajun tente de nous donner
une leçon de méthodologie de la recherche. Il
s'attaque à la présentation que nous faisons
dans notre revue de littérature du Projet Follow
Through, qui constitue la plus vaste expérimentation
à grande échelle jamais effectuée en
Occident comparant l'efficacité de différentes
méthodes pédagogiques. Il allègue ainsi
que nous avons volontairement omis de référer
à la contre-expertise effectuée par House,
à la suite de la publication du Projet Follow Trough,
parce que son rapport venait en invalider les
résultats. Il faut souligner ici que les
résultats du Projet Follow Through démontrent la
supériorité des approches centrées sur
l'enseignement sur celles qui sont centrées sur
l'apprenant lorsque appliquées avec des
élèves de niveau primaire provenant de milieux
défavorisés, ce qui a probablement eu l'heur de
déplaire à monsieur Pouts-Lajun. Ce qu'il a
toutefois oublié de mentionner (une omission ?), c'est
que malgré le fait que la contre-expertise de House ait
été financée par les promoteurs d'une des
approches centrées sur l'apprenant qui avait
été identifiée comme inefficace dans
Follow Through, les chercheurs qui ont
ré-analysé les résultats ont
été obligés de concéder le premier
rang au Direct Instruction, une approche centrée sur
l'enseignement. N'en déplaise à monsieur
Pouts-Lajun, leur étude est donc venue confirmer, par
le fait même, la validité des résultats
initiaux de Follow Through, ce que nous précisons dans
notre texte.
Or, non seulement Serge Pouts-Lajun prétend-il dans son
article que les chercheurs dirigés par House
constituait une équipe de recherche neutre et
indépendante, mais il allègue, de plus, que
cette étude vient invalider les résultats de
Follow Through, ce sur quoi il s'appuie pour nous accuser de
manipulation. Aurions-nous là une
contre-vérité ? Ou serait-ce plutôt parce
que monsieur Pouts-Lajun aurait négligé d'aller
consulter directement la page 150 du rapport de House, Glass,
MacLean et Walker, publié en 1978 dans Harvard
Educational Review, parce qu'il s'en serait tenu aux " sources
disponibles sur le Web " ? Venant d'un maître de la
rigueur, on se serait attendu à mieux.
D'ailleurs, toujours selon ses recherches sur Internet,
monsieur Pouts-Lajun affirme, à la fin de son article,
que la publication du rapport House en 1978 aurait
signé l'arrêt de mort du Projet Follow Through en
tant que référence scientifique, sauf pour les
tenants de l'enseignement direct qui " ne brillent pas par
leur objectivité ni par leur mesure ". Il ajoute : "
Pour les autres acteurs, l'affaire est close depuis
longtemps." Comment expliquer alors que vingt ans plus tard,
en 1998, l'American Federation of Teachers (AFT), dans un
rapport intitulé Building from the Best : Learning from
What Works, fasse référence aux résultats
du Projet Follow Through pour recommander le Direct
Instruction comme étant l'un des six programmes les
plus prometteurs pour améliorer le rendement scolaire
des élèves (p. 17). Quoique l'AFT compte plus
d'un million d'enseignants répartis sur l'ensemble du
territoire américain, probablement monsieur Pouts-Lajun
rétorquerait-il qu'il s'agit encore là d'acteurs
partiaux et, somme toute, plutôt négligeables.
Or, la position adoptée par Serge Pouts-Lajun face aux
résultats du Projet Follow Through représente
une réaction typique d'incompréhension de la
méthodologie de la recherche. Tel que trois des plus
grands chercheurs en sciences de la cognition du XXe
siècle, John Anderson, Lyne Reder et Herbert Simon
(1998) de l'Université Carnegie Mellon le
précisent à propos du Projet Follow Through : "
Une part importante des résistances que les
constructivistes radicaux, ainsi que de nombreux intervenants
du milieu de l'éducation en général,
éprouvent face au domaine de la mesure et
évaluation provient du fait qu'aucun instrument de
mesure n'est parfait. Or, cette tendance à focaliser
sur les limites des instruments de mesure en amènent
plusieurs à rejeter les données provenant des
recherches empiriques. Le jugement négatif qu'on a
porté sur le Projet Follow Through, qui a
démontré que les méthodes d'enseignement
direct étaient plus efficaces que les pédagogies
ouvertes avec des élèves du niveau primaire
issus de milieux défavorisés, en constitue un
exemple classique. Cette étude a été
immédiatement accablée de critiques de toutes
sortes, ce qui a eu pour effet de détourner
complètement l'attention des informations importantes
qu'elle contenait. Les scientifiques savent qu'ils doivent
tenir compte des limites inhérentes à leurs
instruments de mesure, mais qu'ils ne doivent pas pour autant
ignorer ce que leur instruments révèlent "
(p.253) (1).
De plus, faut-il rappeler à Serge Pouts-Lajun qu'un des
principes fondamentaux en méthodologie de recherche est
la convergence des conclusions des études qui permet de
donner une robustesse aux résultats. Cependant, la
lecture de son article laisse croire que notre revue de
littérature se limite à la présentation
d'une seule étude, le Projet Follow Through (omission
ou contre-vérité ?). Comme si c'était
l'unique recherche que nous avons utilisée pour
recommander l'utilisation des approches centrées sur
l'enseignement, et particulièrement l'enseignement
direct et explicite, en tant qu'interventions
pédagogiques les plus efficaces auprès des
élèves provenant de milieux
défavorisés. S'il avait fait preuve de moins
d'étroitesse d'esprit en lisant notre rapport de
recherche plutôt que de tenter de nous faire un
procès d'intention, monsieur Pouts-Lajun aurait pu
constater que les résultats du projet Follow Through
sont confirmés, entre autres, par :
- La synthèse de recherche effectuée par
Jeanne Chall ;
- L'étude pan-canadienne sur l'enseignement des
mathématiques au secondaire ;
- Les méta-analyses sur l'apprentissage de
l'écriture et des mathématiques au primaire ;
- La méta-analyse du National Reading Panel sur
l'apprentissage de la lecture qui a étudié plus
de 100 000 recherches expérimentales publiées au
cours des 30 dernières années ;
- La méta-analyse de Swanson et Hoskyn qui a
étudié 180 recherches publiées entre 1963
et 1997 sur les interventions pédagogiques efficaces
auprès des élèves en difficulté ;
- La méta-analyse de Borman sur l'efficacité
des modèles pédagogiques implantés dans
les écoles américaines qui a
étudié 232 recherches impliquant 145 000
élèves ;
- L'étude longitudinale de Hanson et Farrell sur
l'apprentissage de la lecture auprès de 4000
élèves à risque ;
- Les synthèses de recherches de Brophy et Good ainsi
que celles de Rosenshine et Stevens; 9. Les études sur
la réforme de l'éducation entreprise au
Wisconsin.
Inversement, les échecs retentissants qu'ont connu les
réformes de la Californie au primaire en lecture et au
secondaire en mathématiques dans les années 90,
en implantant massivement des approches centrées sur
l'apprenant, attestent de l'inefficacité de telles
méthodes pédagogiques.
Dans une de ses envolées lyriques, Serge Pouts-Lajun
clame qu'il nous retire sa confiance. Compte tenu de ce
qu'elle vaut, nous le laissons libre d'en faire ce qu'il veut.
Pour notre part, nous préférons plutôt
avoir la confiance de chercheurs reconnus dans la
communauté scientifique, comme les membres du
comité de rédaction de la Revue française
de pédagogie, qui ont jugé que notre revue de
littérature avait suffisamment de valeur pour la
publier dans leur prochain numéro sous la forme d'une
note de synthèse.
Nous voulions laisser savoir à Serge Pouts-Lajun qu'on
ne peut tenter de salir impunément la réputation
professionnelle de chercheurs rigoureux à partir d'un
tissu de propos fallacieux s'appuyant sur une démarche
méthodologique qui relève d'un scientifique du
dimanche.
C'est fait.
Mario Richard et Steve Bissonnette
(1).
Traduction libre des auteurs
Références
AMERICAN FEDERATION OF TEACHERS (1998). Building from the
Best : Learning from What Works. Washington, DC
20001-2079.
http://www.aft.org/pubs-reports/downloads/teachers/six.pdf
ANDERSON, J.R., REDER, L.M., SIMON, H.A. (1998). Radical
Constructivism and Cognitive Psychology. In D. Ravitch
(Ed.) Brookings Papers on Education Policy 1998.
Washington, DC: Brookings Institute Press.
HOUSE, E. R., GLASS, G.V., MCLEAN, L.F., WALKER, D.F.
(1978) No Simple Answer : Critique of the " Follow Through
" Evaluation, Harvard Educational Review, vol. 28, no 2, p.
128-160.
Haut de page
Serge Pouts-Lajus apporte sa réponse par le texte
ci-dessous qui met fin à cet échange.
Je maintiens que c'est faux
Contrairement aux auteurs du texte dont j'ai fait la critique,
je n'ai prétendu à aucune scientificité
dans mon argumentation. Un peu de sérieux et
d'attention m'auront suffi.
Si je mets de côté les insinuations insultantes,
il ne reste qu'un point à éclaircir : celui
concernant le rapport de House et al. Revenons-y donc.
1. En 1978, à la demande de la Fondation Ford, House et
al. reprennent les résultats de l'évaluation de
Follow Through établis par l'entreprise Abt Associates
qui avait conclu dans un premier temps à la plus grande
efficacité de l'instruction directe sur les autres
méthodes pédagogiques en lice. House constate
que l'instruction directe obtient les meilleurs
résultats aux tests MAIS (cette réserve
étant évidemment capitale) il considère
que les conditions de l'expérience ne permettent pas de
conclure à la plus grande efficacité de cette
méthode pédagogique, essentiellement pour des
raisons liées à la dispersion des
résultats. Mes contradicteurs prétendent que le
rapport House " confirme l'efficacité supérieure
de l'instruction directe ". Je maintiens que c'est faux.
L'article de House et al. est publié dans la revue
Harvard Educational Review sous le titre No simple answer :
Critique of the Follow Through evaluation.
2. Dans le même numéro de cette revue, Abt
Associates, en réponse aux critiques de House,
rédigent un article au titre ironique (Pardon us, but
what was the question again ? A response to the question of
the Follow Through evaluation) dans lequel ils reprennent ces
critiques pour les contester à leur tour et confirmer
leur interprétation d'une plus grande efficacité
de l'instruction directe.
3. Trois ans plus tard, Carl Bereiter, très
engagé à cette époque du
côté de l'instruction directe, reprend les
analyses de House et celles de Abt qu'il critique l'une et
l'autre puis, après une analyse statistique
fouillée, conclut en trouvant non plus un mais deux
vainqueurs ainsi que deux perdants. L'article de Bereiter est
consultable en ligne. Nos lecteurs pourront ainsi se faire une
idée par eux-mêmes, ce qui, me semble-t-il, est
toujours préférable à l'accumulation de
citations, tronquées par nature.
http://darkwing.uoregon.edu/~adiep/ft/bereiter.htm
Il y a bien eu une controverse autour des résultats de
Follow Through. Je m'y suis intéressé mais sans
prendre parti. Mes contradicteurs ont pris parti mais en
masquant la controverse. C'est ce que je leur reproche.
Serge Pouts-Lajus
|