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La récente enquête du
collectif Sauver les lettres () met une nouvelle
fois l'accent sur la baisse du niveau en orthographe.
Même si les aspects techniques de l'enquête
demeurent imprécis, les résultats
présentés ne peuvent laisser indifférent.
Ainsi, le niveau en dictée de bien des adolescents
serait très faible, et la situation se serait
aggravée de façon spectaculaire en à
peine 5 ans. Rappelons en effet que, selon le
Collectif, plus de 56% des sujets auraient obtenu la
note 0 en 2004 vs. 28% en 2000, soit une augmentation de 50%.
Voilà bien de quoi inquiéter les plus sceptiques
!
Il existe cependant
différentes façons de "lire" et
d'interpréter de tels résultats. On peut, comme
le fait le Collectif, considérer que le niveau
baisse et que cela traduit un déficit linguistique
"effrayant". Le Ministère de l'Éducation
nationale a lui-même abouti naguère à des
conclusions similaires en comparant les performances
orthographiques d'enfants des années 90 avec celles des
années 20. Et comme le rappelle le sous-directeur des
enseignements et des formations à la Direction de
l'enseignement scolaire (Desco) : "Le fait que les
élèves ont des difficultés avec
l'orthographe n'est vraiment pas une
nouveauté." () Ce constat fait, il
est tentant de préconiser le retour à des
exercices systématiques d'orthographe et de grammaire,
à un apprentissage musclé de la conjugaison, et
de s'en prendre à cette bonne vieille méthode
globale d'apprentissage de la lecture.
Ces querelles sont usantes et en
partie insolubles tant les arguments avancés, plus
idéologiques que techniques, sont difficiles à
réfuter. Dans le cas présent, la
médiocrité des résultats parait certes
indiscutable… à condition de ne pas s'interroger
outre mesure sur les passations et les tâches. Mais
soit. Plus contestables en revanche sont les
interprétations proposées, qui suggèrent
globalement que les enseignants ne savent plus faire leur
métier. Ils seraient notamment coupables d'utiliser des
méthodes basées sur l'enseignement "global" des
mots. Or tous ceux qui sont informés de la
réalité des classes du primaire savent bien que
la situation est infiniment plus complexe, les enseignants ne
pouvant que conjuguer, par définition, aspects
phonographiques et sémantiques. Les querelles sur le
thème "lire c'est comprendre" ou "lire c'est
décoder" sont à cet égard quelque peu
surréalistes.
De la même façon, on
n'enseignerait plus ni la grammaire, ni l'orthographe, on ne
ferait plus de dictées… Il suffit encore une
fois de fréquenter l'enseignement primaire, ce coupable
tout désigné, pour mesurer les limites de telles
critiques. Loin d'être la clé de l'échec,
ces arguments ne fournissent au mieux qu'une explication
partisane. Ce dénigrement systématique de la
pédagogie actuelle illustre en tout cas de façon
éloquente la perversité des débats sur la
baisse du niveau, en orthographe comme ailleurs.
Débats, soit dit en passant, dont les travaux de
recherche sont étrangement absents. Mais il est vrai
que l'orthographe n'a pas le monopole de cette absence, comme
le montraient récemment encore les divergences sur la
question du redoublement (). Il faut croire qu'on
préfère en France débattre d'idées
susceptibles de conforter des opinions
préconçues plutôt que de prendre le temps
de s'informer sur des outils qui permettraient d'argumenter de
façon moins subjective. L'ouvrage de M. Le
Bris (),
souvent cité ces derniers mois, illustre ce biais, en
énonçant un ensemble de points de vue qui
seraient tout à fait respectables s'ils ne
prétendaient aboutir à une condamnation aussi
générale que hâtive. Le récent
échange entre cet auteur et Roland Goigoux est sur ce
point tout à fait exemplaire ().
Essayons donc de substituer un autre
faisceau d'analyses aux explications de ceux qui voient dans
les erreurs orthographiques les effets d'une pédagogie
bâclée. Et d'abord, d'un point de vue historique,
commençons par émettre des doutes sur la
tendance à surévaluer le niveau en orthographe
des élèves d'antan. Car enfin tous ceux qui
fréquentaient les écoles primaires des
années 50, dont je suis, ont quelque difficulté
à croire que les méthodes utilisées
à cette époque résolvaient tous les
problèmes de l'orthographe du français. Dans un
contexte social qui permettait à l'école de
travailler avec plus de sérénité, il
était sans doute possible d'entrainer les
élèves quotidiennement, spécialement
à la dictée du certificat d'études quand
celui-ci bénéficiait encore d'un
véritable statut social. Mais les compétences,
laborieusement acquises pour certains, étaient en
même temps très fragiles, d'autant plus que dans
la vie professionnelle, les raisons de les exercer pouvaient
se faire très rares. Chez les garçons, le niveau
médiocre des tests militaires en faisait naguère
la preuve : l'orthographe s'oublie plus vite qu'elle ne
s'apprend.
En fait, les causes les plus
décisives du marasme orthographique sont plus
sociologiques que linguistiques, ou didactiques.
L'école de la IV (e République, comme
celle de la III (e République, pouvait
espérer satisfaire une société dont les
attentes étaient moins complexes que celles de notre
époque. L'orthographe pouvait occuper le centre des
préoccupations, et les instituteurs passer des heures
à entraîner leurs élèves à
éviter les pièges de l'orthographe
française. Cela semble aujourd'hui bien plus difficile.
Qu'on le veuille ou non, les erreurs n'ont plus la même
importance que naguère. Par ailleurs, la liste des
demandes faites à l'école tend à
s'allonger sans cesse, ce qui ne permet plus aux enseignants
de passer autant de temps à dicter des textes ou
à enseigner la grammaire et l'orthographe. Et le
feraient-ils qu'ils se heurteraient à l'impatience
d'enfants dont la grande majorité ne voit plus
l'intérêt de passer des heures sur l'accord du
participe passé. Nous devons accepter ce qu'Antoine
Prost appelle le "jugement de réalité", et
constater que tout désir de comparaison doit composer
avec un niveau qui se déplace plus qu'il ne
baisse ().
Faut-il pour autant renoncer
à enseigner l'orthographe ? Certainement pas. Mais
plutôt que de prôner le retour aux bonnes vieilles
méthodes, il faudrait au contraire essayer d'adapter la
pédagogie aux mentalités nouvelles. Entre un
enseignement classique de l'orthographe, qui parie sur
l'apprentissage des règles de grammaire, et une
observation des faits orthographiques, dont certains
prétendent qu'elle n'aurait de raisonnée que le
nom, il existe une troisième voie, résolument
centrée sur des activités
métalinguistiques, en situation. C'est au moins ce qui
ressort des recherches conduites ces dernières
années sur la question. Il en découle par
exemple que l'apprentissage des règles tel qu'on le
concevait voici quelques années n'a jamais permis
à lui seul la maîtrise de l'orthographe. Les
analyses de résolution de problèmes
orthographiques plaident en effet pour la mise en œuvre
de processus qui restreignent d'autant le champ d'action de la
règle grammaticale. Dans le meilleur des cas, son
évocation peut sensibiliser à un fonctionnement
orthographique qui va toutefois devoir très vite
prendre la mesure de contre-exemples qui invalident la
règle. Un apprentissage trop exclusivement
centré sur la seule orthographe a en outre toutes les
chances de se solder par une spécialisation
stratégique. Ainsi, certains enfants "bons" en
dictée continuent de commettre des erreurs dans des
situations de production écrite qui nécessitent
la gestion concomitante de processus non
orthographiques.
Pour lutter contre ce type de
spécialisation, il importe d'associer la
réflexion orthographique à la production
écrite de façon à développer des
savoirs procéduraux efficaces. Tout enfant devrait
ainsi apprendre à gérer progressivement l'offre
et la demande orthographiques en utilisant des outils
adaptés aux besoins de son écriture et à
ses capacités de traitement. De ce point de vue, le
défaut majeur de l'enseignement traditionnel de
l'orthographe est d'être trop nettement
déconnecté des besoins effectifs du scripteur.
Plutôt que d'apprendre des règles, dont on a
déjà signalé les limites, et de les
mettre à l'épreuve dans des exercices ad hoc, il
vaudrait mieux se doter d'instruments concrets et utiles - des
affiches ou des cahiers - organisés comme de
véritable "dictionnaires orthographiques". D'abord
parce que ce travail requiert une organisation explicite et
raisonnée des faits, bien différente d'un ordre
alphabétique qui n'est en l'occurrence d'aucune
utilité ; ensuite parce que, face à la
complexité des faits orthographiques, la pratique des
traces effectives vaut cent fois mieux que la
mémorisation d'une règle.
Au cours de ces dernières
années, les travaux psycholinguistiques ont fait la
preuve de l'efficacité de telles démarches pour
résoudre ce qui peut être considéré
comme l'une des causes majeures des erreurs en orthographe :
l'homophonie verbale. Pour des raisons historiques et
linguistiques complexes, le français distingue à
l'écrit ce qu'il confond à l'oral. Et si dans le
domaine lexical cette hétérographie peut se
résoudre par une bonne connaissance du monde et des
concepts, il en va autrement dans le domaine grammatical.
Ainsi, la maîtrise des formes homophones des verbes en
[e] ne peut raisonnablement compter sur le
développement d'une théorie de l'infinitif, ou
du participe passé. C'est pourquoi les travaux
neurolinguistiques les plus récents plaident pour un
détour par des formes hétérophones
équivalentes : on apprend à remplacer "arriver"
par "partir". Loin de recourir à des règles
sophistiquées, la résolution de tels
problèmes passe donc par un calcul analogique d'abord
explicite puis de plus en plus automatisé. Or cette
approche métalinguistique, que chacun a pratiqué
un jour ou l'autre, ne fait l'objet d'aucun enseignement
systématique.
La didactique de l'orthographe est
loin par conséquent d'avoir épuisé toutes
ses ressources mais, ici comme ailleurs, les solutions ne sont
pas éternelles : elles doivent être
réinventées et remises au goût du jour.
Cela nécessite sans doute un travail d'adaptation qui
passe par un regain de confiance dans les conclusions de la
recherche, conclusions qui ne sont d'ailleurs pas
nécessairement récentes. Voici plus de vingt ans
que l'Institut National de la Recherche Pédagogique
(INRP) a élaboré des propositions qui ont
été longuement testées avant d'être
modélisées, mais qui n'ont jamais
dépassé le stade de publications
confidentielles, soigneusement ignorés de pouvoirs
publics qui financent pourtant ces recherches ().
Mais il y a plus. Dans les
années 70, quand le débat sur la lecture et
l'orthographe faisait rage - déjà ! -, certains
spécialistes considéraient qu'il valait mieux
réformer l'enseignement de l'orthographe que
l'orthographe elle-même. Ce dilemme reste
malheureusement d'actualité. Dans les débats
récurrents sur l'orthographe, il est question de
l'insuffisance des méthodes, du temps passé
à enseigner, de la baisse du niveau, mais on
s'interroge très peu sur les racines du mal,
c'est-à-dire sur l'orthographe elle-même. Or
n'oublions pas que depuis que l'école a eu pour mission
d'enseigner l'orthographe à tous les enfants, elle a
toujours eu des difficultés à y parvenir. Les
Rapports de l'Instruction publique de la fin du
XIX (e s. en portent témoignage, comme
d'ailleurs l'Arrêté de Tolérances
de 1901, pis-aller d'une société incapable de
moderniser son orthographe. Et la question demeure
d'actualité puisque l'enseignement ferait un fiasco au
moment où notre société est
appelée à écrire comme jamais !
Jusqu'à une époque récente, en effet,
l'histoire des usages orthographiques fut surtout l'affaire
des lecteurs. Sous les III (e et IV (e
Républiques, une fois sortis de l'école, la
plupart des enfants n'avaient guère l'occasion de
beaucoup écrire. L'écriture sociale est
longtemps restée une affaire de professionnels.
Aujourd'hui en revanche la demande en écriture est en
perpétuelle croissance, ce qui provoque une explosion
orthographique dont Internet nous livre l'expression la plus
foisonnante. Ceux qui déplorent quelques erreurs dans
une copie d'élève peuvent se vacciner en
parcourant quelques blogues ou forums.
Il serait donc grand temps de ne
plus pleurer sur l'orthographe mais de s'interroger sur
l'inadéquation d'un outil inchangé depuis des
siècles, ce qui constitue un sacré tour de force
et un cas d'espèce unique. Il ne s'agit
évidemment pas de plaider pour une "ortograf
fonétic", argument démagogique s'il en est :
toutes les études linguistiques sur l'écrit ont
montré qu'une orthographe doit tenir les deux bouts de
la représentation du son et du sens, en recyclant une
part importante des éléments
étymologiques. Si l'orthographe demeure, dans une
certaine mesure au moins, une représentation de la
langue parlée, elle doit s'en affranchir pour forger
des procédés adaptés aux exigences de la
communication écrite. Mais, contrairement à ce
que certains affirment - les mêmes en
général qui déplorent la baisse du niveau
-, l'orthographe n'est pas la langue ! Ce n'est pas parce que
tel mot aura une lettre en plus ou en moins qu'il changera de
sens, ou de statut. Ce n'est pas parce que tel accord sera
représenté par deux marques graphiques au lieu
de trois qu'il en sera dénaturé. Il arrive sans
doute que l'orthographe grammaticale fournisse un moyen "de
comprendre le monde, et d'agir sur lui" () mais elle rassemble
aussi bien des procédés devenus désuets.
Pour être utile, un outil doit être capable de
s'adapter à son époque et il doit savoir se
libérer de vestiges culturels issus d'un passé
idéalisé. Demande-t-on à quiconque
d'habiter dans un château fort sous prétexte
qu'il s'agit d'un témoignage de l'histoire ?
Continuera-t-on longtemps encore de
considérer que l'orthographe n'est pour rien dans les
difficultés éprouvées par les enfants, et
par certains adultes ? L'un des apports majeurs des
études comparatives sur l'écriture est
précisément de nous apprendre que les solutions
de l'orthographe ne sont ni absolues, ni définitives,
certaines étant parfois meilleures que d'autres. La
complexité de l'orthographe du français n'est ni
une vue de l'esprit, ni une fatalité. Elle est en
grande partie responsable du temps que l'on passe à
essayer de la maîtriser… quand on y arrive. Et ce
constat vaut également pour la pathologie de
l'écrit, comme l'a montré voici quelques
années une célèbre étude sur la
dyslexie (Paulesu & al., 2001 (). Nous pouvons certes
regretter que l'apprentissage de l'orthographe du
français provoque tant d'erreurs. Et pour y
remédier, il faut évidemment s'interroger sur
les démarches didactiques, et spécialement sur
celles qui concernent l'orthographe grammaticale. Mais ne nous
leurrons pas : aussi longtemps que les mentalités
continueront de surinvestir de valeurs culturelles et
identitaires une orthographe "monstrueuse", il sera impossible
de doter les citoyens d'un niveau d'expression graphique
à la mesure d'une société moderne. Les
conditions qui ont permis, voici quelques décennies, de
sauver les apparences, au prix d'un entraînement
scolaire intensif et, le cas échéant, d'une
sélection par l'orthographe, sont aujourd'hui
définitivement révolus.
Jean-Pierre Jaffré — LEAPLE, UMR 8606 du CNRS
Pour mieux connaître les travaux de Jean-Pierre Jaffré on pourra également
consulter
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