André Ouzoulias
Voilà donc notre petite tortue de Floride, plus
habituée aux marécages de l'est des États-Unis,
qui se retrouve à barboter dans un aquarium. Et puis,
centimètre après centimètre, la jeune tortue
grandit, elle commence à être à l'étroit
dans l'aquarium. Et puis les enfants se lassent... Et puis les
vacances approchent... Alors la famille lâche la tortue
dans la nature, dans la rivière voisine. Le reptile
retourne à l'état sauvage. Et s'y sent plutôt
bien, d'ailleurs. Le gentil petit animal domestique est devenu
une grosse bête sauvage pouvant atteindre 20 kilos.
Agressive et vorace, elle ne connaît pas de prédateurs
naturels.
Des centaines de milliers de tortues de Floride se sont ainsi
retrouvées dans nos cours d'eau, provoquant un
déséquilibre de l'écosystème des
rivières. Leur présence menace même sa soeur
européenne, la cistude, notre tortue d'eau douce locale,
classée espèce protégée.
Publié sur le site de l'École
Supérieure de Journalisme de Lille :
http://www.esj-lille.fr/atelier/js/js99/STAR/star1.htm
Le
3 janvier dernier, pour justifier sa circulaire sur la lecture,
Gilles de Robien, ministre de l'éducation nationale, a
expliqué : « Les méthodes à départ
global sont beaucoup moins efficaces que les méthodes
à départ phono-synthétique ou syllabique, et
elles sont même néfastes pour les enfants les plus
fragiles. Ce n'est pas moi qui le dis, mais des scientifiques
spécialisés dans l'étude de la lecture, qu'il
s'agisse de neurologues, de psycholinguistes ou de linguistes.
On observe sur cette question un consensus remarquable de la
communauté scientifique, aussi bien en France qu'à
l'étranger ».
Si
la plupart des chercheurs dans le domaine de l'apprentissage de
la lecture ont refusé les simplifications qui sont à
la base de la campagne du ministre (ils sont par exemple
très nombreux à avoir signé la pétition des
syndicats d'enseignants et l'appel « Sauvons la
lecture
»), il faut bien concéder que le ministre a pu
s'appuyer sur plusieurs chercheurs considérés par
leurs pairs comme des personnes sérieuses et mesurées.
Je voudrais faire valoir que, très vraisemblablement, leur
attitude est liée à une transposition imprudente, dans
le contexte francophone, des recherches effectuées dans le
contexte anglophone.
Ces recherches, en effet, sont très nombreuses aux USA,
elles disposent de moyens conséquents et sont publiées
dans des revues à diffusion internationale qui font
autorité parmi les psychologues du monde entier. Leur masse
est si considérable qu'elles créent un
phénomène gravitationnel : pour un chercheur
français, belge ou québécois, qui s'est
formé en lisant ces revues, par lui-même et à
travers l'érudition de ses maîtres, le fait d'adopter
les paradigmes psycho-pédagogiques anglo-américains
lui apparaît naturel. Et très naturellement, s'il
publie dans ces mêmes revues, c'est généralement
en adoptant les mêmes paradigmes.
Or, si certains concepts, positions et débats ont un
fondement évident dans les pays de langue anglaise, il
n'est pas certain qu'on puisse les transposer si simplement dans
les autres pays ni dans les pays de langue française et
encore moins dans le contexte scolaire et pédagogique de la
France.
Vous avez dit « méthode globale »
?
Prenons l'expression « méthode globale » : les
chercheurs cités par le ministre disent que les
connaissances permettent de conclure à une moindre
efficacité de celle-ci comparativement à un
enseignement progressif des relations grapho-phonologiques (en
gros ce qu'on appelle le beu-a ba). Or, ils utilisent
l'expression « méthode globale » pour
désigner indistinctement - globalement - trois approches
très différentes de l'enseignement de la lecture dans
le monde anglophone :
- « méthode
globale » peut traduire l'approche « whole language
» ; l'enseignant aborde d'emblée tous les niveaux
d'articulation de l'écrit : textes authentiques,
fonctionnels et littéraires, phrases, mots, relations
grapho-phonologiques de divers empan (cela ne correspond
à rien que nous ne connaissions en France, car la «
méthode naturelle » qu'on aurait envie de rapprocher
de celle-ci s'en distingue radicalement par le rôle
central qu'elle fait jouer à la production d'écrits
dès la fin de la maternelle et tout au long du CP) ;
- « méthode
globale » peut traduire également l'approche «
whole word » ; les élèves lisent des mots
entiers la première année dans des phrases «
calibrées », mais apprennent à mettre en
œuvre le décodage sur les plus petites unités
en seconde année (cela ressemble assez à la «
méthode globale » mise au point par le docteur
Decroly au début du siècle dernier pour des enfants
en très grande difficulté face aux tâches de
décodage, méthode qui a été et est encore
pratiquée en Belgique mais n'a jamais vraiment «
pris » France) ;
- « méthode
globale » désigne la « méthode
idéovisuelle » ; cette méthode a été
conçue par des pédagogues américains et
développée en France par Jean
Foucambert. Ces pédagogues
excluent tout enseignement du décodage car ils pensent
qu'il fait obstacle à l'apprentissage de la lecture
habile, qu'il permet tout juste d'alphabétiser tandis que
la société moderne et la démocratie exigent
qu'on « lecturise » les enfants ; cette
méthode, pratiquée en divers endroits aux USA, n'a
jamais réussi à s'installer vraiment dans le paysage
pédagogique en France ; quelques maîtres l'ont bien
pratiquée dans les années 1980, en s'appuyant sur
des analyses plausibles sur la lecture en
anglais, mais elle a quasiment
disparu du paysage pédagogique.
Si
l'on tient compte du fait qu'en France, la quasi-totalité
des maîtres de CP enseignent systématiquement «
les relations entre les lettres et les sons » et le font le
plus souvent en utilisant des outils fournis par les
éditeurs (Ratus, Gafi, Mika, Abracadalire,
Crocolivre, etc.) qui empruntent à la méthode
« par fusion » son approche grapho-phonologique
(conversion graphèmes-phonèmes et fusion des
phonèmes syllabe après syllabe), on voit bien que les
comparaisons américaines n'ont guère
d'intérêt pratique actuel pour l'enseignement de la
lecture en langue française. Dans leur écrasante
majorité, les maîtres de CP se situent dans ce que les
pédagogues anglo-américains nomment «
méthodes phoniques », c'est-à-dire dans des
progressions dans lesquelles, dès le début du CP, les
enfants sont amenés à faire fonctionner les relations
grapho-phonologiques, le plus souvent au niveau des unités
les plus abstraites (graphèmes et phonèmes),
quelquefois en partant d'unités grapho-phonologiques plus
accessibles à la perception (syllabogrammes et analogies
orthographiques). Dans ce paysage pédagogique, on n'observe
aucun signe annonciateur d'un prochain abandon du travail sur la
grapho-phonologie ni d'un quelconque engouement pour une
méthode « globale ».
Deux langues, deux écritures, deux
didactiques
En
revanche, il faut bien voir que le débat récurrent sur
le rôle de l'enseignement du décodage est une
spécificité de la pédagogie de la lecture dans le
monde anglophone. Il y structure la vie pédagogique depuis
les débuts de l'alphabétisation de masse au
19e siècle et l'on peut être certain qu'il
continuera longtemps à habiter l'espace pédagogique
dans ces pays, tandis qu'il est quasi inconnu dans le monde
hispanophone, lusitanophone, italophone, germanophone, dans les
pays de langues slaves, … Si les pédagogues
anglophones, plus que tous les autres, sont tentés de
relativiser l'enseignement du décodage, il n'y a là
rien d'étonnant. Cela tient notamment à une
caractéristique de l'orthographe de l'anglais, qui, de
très loin, est la moins transparente des écritures
alphabétiques (on dit aussi, la plus opaque). Faisons apparaître
cette spécificité en comparant l'orthographe de
l'anglais avec celle du français et de l'italien :
|
Langue
|
Nombre de
phonèmes
|
Nombre de
graphèmes
|
% de mots lus
correctement par CGP*
|
|
Italien
|
30
|
32
|
99 %
|
|
Français
|
35
|
130
|
88 %
|
|
Anglais
|
40
|
1100
|
69 %
|
* Conversions graphèmes-phonèmes La
proportion de mots lus ainsi correctement est aussi appelée
« taux de consistance ».
En
fait, le système orthographique de l'anglais est tel
qu'aucune règle ne permet de décider comment se
prononcent de nombreuses lettres, notamment les voyelles. Voyons
par exemple la prononciation des lettres « o » dans
short, word, whole, women, cover… et «
a » dans take, care, ball, cat… . En anglais, il est
très difficile de produire de façon sûre, par
décodage, la forme sonore de mots entrevus pour la
première fois. On y parvient dans 69 % des cas, quand on
connaît bien l'ensemble du système. Pour plus de 30 %
des cas, c'est seulement parce qu'il connaît la
prononciation du mot anglais, souvent devinée grâce
à des éléments de contexte et d'une partie de son
écriture qu'un lettré peut attribuer une valeur sonore
aux lettres et non l'inverse (en français, ce
phénomène existe aussi, comme dans ville, fille,
Gilles, grilles, …, mais à un degré
moindre).
De
plus, plusieurs recherches, comme celles de Melher et
Segui,
montrent qu'en français, la syllabe est l'unité
cruciale de traitement à l'oral (traitement mobilisé
par un locuteur natif pour reconnaître des mots
prononcés par un autre locuteur natif). Il est donc normal
que le lecteur français cherche à produire des
syllabes quand il rencontre des mots inconnus. Mais en anglais,
c'est plutôt la structure consonantique et l'accent tonique
qui jouent ce rôle ; le rôle de la voyelle au «
noyau » de la syllabe étant moindre dans le traitement
de l'oral, cela diminue par voie de conséquence
l'intérêt de la fusion syllabique (le fameux beu-a ba)
dans le décodage. De plus, il est connu que les apprentis
sont souvent gênés quand ils doivent décoder une
syllabe comportant une voyelle brève (ils ont tendance
à l'allonger), alors que cette variable est importante pour
distinguer des mots différents (fill [fil] et feel
[fi:l]).
Il
faut noter aussi qu'en anglais, la proportion de mots
monosyllabiques du lexique de base dans un énoncé
banal est environ 1,5 fois plus grande qu'en français, ce
qui réduit l'importance de la construction des syllabes
successives lors de la rencontre avec des mots nouveaux. Et, du
fait de la présence d'un accent tonique, la prononciation
des mots polysyllabiques pose des problèmes
spécifiques en anglais.
Par ailleurs, les syllabes anglaises sont souvent du type CCVC
(star), CCVCC (start), CCCVC
(street)… ce qui rend difficile la fusion des
phonèmes consonantiques (voir les problèmes que
rencontrent les petits français pour décoder «
arbre » ou « spectacle »). En français, les
syllabes orales sont plus souvent du type CV (comme dans
pantalon, joli, bateau…) et la fusion syllabique en
lecture s'en trouve facilitée.
Le rôle des activités
métaphonologiques
On
voit que l'usage du « beu-a ba » en lecture pose plus
de problèmes en anglais que dans la plupart des autres
écritures alphabétiques. Du coup, il est normal que
les maîtres des pays anglophones ressentent le besoin
d'instruire leurs élèves très précocement de
« mots entiers », surtout des mots les plus
fréquents.
De
même, ce sont certainement les caractéristiques de la
langue orale anglaise et de son système orthographique qui
conduisent de nombreux pédagogues d'outre-Manche et des USA
à accorder une importance cruciale à ce qu'on appelle,
en psycholinguistique, la « conscience phonologique des
phonèmes », notion qui a été conçue et
développée dans les années 1970-80 à partir
des travaux de la grande psychologue américaine, Isabelle
Liberman. L'opacité de
l'orthographe d'une part et la structure syllabique d'autre part
(richesse consonantique + faible importance de la voyelle +
accent tonique) ne permettent pas de rendre aussi évidente
qu'on le voudrait la phonologie du mot dans son écriture.
Ces deux caractéristiques gênent l'établissement
de la relation, par les apprentis, entre la chaîne
écrite et la chaîne phonologique pour chaque mot
étudié. C'est ce qui conduit l'enseignant à
attirer fortement l'attention des élèves sur la
structure phonémique du mot oral : « Quand on
prononce ce mot, qu'est-ce qu'on entend d'abord, … et
quelle lettre voit-on au début du mot ? Et ensuite, quel
autre son entend-on … et quelle autre lettre voit-on ?
Etc. ».
Par contraste avec cette contrainte que la langue anglaise et
son écriture font porter sur l'apprentissage, on peut
penser que, dans des orthographes transparentes et avec des
langues dans lesquelles la voyelle est le centre évident de
la structure syllabique (par exemple les langues latines, le
finnois, le serbo-croate, …), la forte correspondance
entre les éléments visuels de l'écrit et les
phonèmes, dans un univers phonologique simplifié
(beaucoup de syllabes du type V ou CV) assure une bonne «
visibilité » des phonèmes. C'est encore plus vrai
si, de surcroît, les changements vocaliques portent des
informations syntaxiques (nombre, genre, cas, …), comme
cela arrive en français pour quelques mots (pluriels en
« aux » de certains noms ou adjectifs, variation
fait/font, etc.).
Dès lors, c'est seulement avec des enfants susceptibles de
ne pas pouvoir saisir les nuances de la phonologie de la langue
d'apprentissage (enfants malentendants, locuteurs d'une autre
langue maternelle, sujets ayant des difficultés à
distinguer des phonèmes proches…) que le
pédagogue de ces langues « transparentes » va
devoir organiser un apprentissage plus explicite et plus
systématique de la segmentation phonologique,
éventuellement en utilisant des systèmes gestuels,
comme dans la méthode « phono-mimique » que
Suzanne Borel-Maisonny, fondatrice de l'orthophonie en France,
mit au point pour des enfants ou adultes sourds ou dysphasiques.
En somme, il est clair que cette capacité est toujours
indispensable à la compréhension du principe
alphabétique et à la réussite dans
l'apprentissage de la lecture, mais elle est plus ou moins
facilitée par la langue et son écriture et demande
alors plus ou moins d'entraînement explicite.
Le
rôle de l'écriture comme catalyseur de l'apprentissage
de la lecture
Il
y a au moins deux autres raisons de fond pour lesquelles les
conclusions des recherches portant sur le contexte
anglo-américain ne peuvent être « importées
» sans plus de précaution dans le contexte
français.
Premièrement, dans les recherches réalisées dans
le contexte de la langue anglaise, il est rare qu'on y
évoque des classes dans lesquelles les élèves
écrivent abondamment avant de savoir lire. Or, en France,
en Belgique, en Suisse et au Québec, de nombreux
enseignants conjuguent étroitement lecture et
écriture, dès la fin de la maternelle. C'est par
exemple le cas des praticiens qui s'inspirent de la méthode
naturelle de lecture-écriture de Célestin Freinet et
utilisent des démarches mises au point par des
pédagogues comme Christiane Clesse, Danielle De
Keyzer, Micheline Daumas en France ou Laurence
Rieben en Suisse. Or, on sait que
l'écriture de textes accélère l'analyse car, pour
écrire, outre la segmentation du texte en mots, il faut
épeler les mots, alors qu'en lecture, ceux-ci sont
donnés comme des touts à la perception visuelle. Ces
analyses favorisent l'accès aux relations
grapho-phonologiques, qui y est plus précoce que dans les
méthodes de type syllabique (fondées sur la seule
synthèse). Toutefois, dans cet environnement
pédagogique, les enfants commencent souvent par des
relations de grand empan comme « mer, merci,
mercredi » ; « bien, chien,
mien, rien » ; « dimanche,
dinosaure, lundi, Dimitri, » ; etc.
qu'on appelle des analogies orthographiques.
Malheureusement, quand certains chercheurs parlent de ces
méthodes dans le contexte de la langue française, ils
les rangent souvent, sans plus de précaution, dans la
catégorie des « méthodes globales » ! Leur
critère est en effet : le maître enseigne-t-il
directement, systématiquement et dès le début de
l'année les CGP. Il peut leur arriver alors de
s'étonner que les résultats obtenus par les
élèves de ces classes « globales » soient
meilleurs que ceux des classes « phoniques ». C'est
ainsi qu'Alain Content et Jacqueline Leybaert, dans une
étude comparative (1992), doivent reconnaître que la
méthode qualifiée de « globale » est la plus
efficace, alors qu'ils s'attendent à ce que ce soit la
méthode qualifiée de « phonique » ! Un
pareil résultat ne doit pourtant pas surprendre, si, comme
il est probable, les enseignants qui obtenaient les meilleurs
résultats pratiquaient en réalité la méthode
naturelle de lecture-écriture.
Quand les enfants écrivent des textes dès la fin de la
maternelle (en dépassant progressivement la dictée
à l'adulte et en écrivant de façon de plus en
plus autonome) et poursuivent ces démarches au CP, cela
transforme radicalement le rapport à l'écrit : les
mots qui ne sont pas décodés sont quand même
analysés lettre à lettre en production. De la sorte,
les mots très fréquents comportant peu de lettres
(il, la, le, un, dit, que, et, est, …) sont
mémorisés rapidement et sans effort, de façon
parfaitement exacte, à partir de cette épellation (et
non sous forme d'image « globale »). Ce n'est pas
négligeable si on considère que les mots de très
haute fréquence constituent une proportion conséquente
des mots traités en lecture (les 70 mots les plus
fréquents de la langue française constituent 50 % des
mots de tout texte français). De plus les suites de lettres
correspondantes se retrouvent dans de nombreux mots (exemples :
ma, la, de, dans malade, il dans
fil, mais dans maison, etc.), ce qui
favorise les analogies orthographiques.
Le
fait que les pédagogues anglophones soient moins
tentés par une entrée précoce dans
l'écriture tient vraisemblablement à une influence
bien moindre de l'écriture sur la lecture, liée à
l'opacité du système orthographique : ce n'est pas
parce qu'on sait prononcer CA dans cat, qu'on peut
l'utiliser pour prononcer cake, call ou
care. Peut-être
pensent-ils aussi que les non lecteurs ne peuvent pas
écrire, ce qui, en anglais plus que dans toute autre
langue, est une position d'apparence raisonnable… surtout
si on ne connaît pas le procédé qui consiste
à inciter les enfants à puiser les mots et expressions
dont ils ont besoin dans des textes-références
segmentés en clauses (cf. les techniques mises au
point par Danielle De Keyzer dans l'ouvrage déjà
cité).
Cet oubli du rôle de l'écriture dans la construction
des connaissances en lecture chez les chercheurs qui se
réfèrent essentiellement à la situation
anglo-saxonne, entraîne aussi des confusions conceptuelles
lourdes de conséquences. Par exemple, le mot «
logographique », terme introduit en psychologie par Utah
Frith,
souvent utilisé comme synonyme de « global »,
renvoie à deux sortes de traitements, très
différents sur le plan de leur portée
développementale : des traitements purement iconiques et
des traitements liés à l'épellation. Dans les
traitements iconiques, le sujet épouse les fonctionnements
classiques de la reconnaissance perceptive visuelle : attention
à la forme globale, à la silhouette, à des
singularités (le tréma de Noël, les S initial et
final de souris, les deux O de moto qui font penser aux deux
roues de l'engin, etc.). Dans les traitements par
épellation, le sujet sait épeler le mot bien qu'il ne
sache pas (ou pas encore) relier ses lettres à sa
prononciation ; il utilise cette tactique pour mémoriser et
reconnaître les mots, en tout cas pour contrôler les
traitements iconiques. C'est pourquoi, par exemple, il peut
reconnaître le mot maman même s'il
apparaît dans des stimuli visuels très différents
: MAMAN, Maman,
maman, maman… On met
« dans le même sac logographique » (ou «
global ») des représentations et des procédures
de nature différente, dont les unes sont très
approximatives (le mot « global » est alors pertinent)
et les autres dérivent de l'écriture, sont liées
à l'épellation (toutes les lettres dans l'ordre), sont
parfaitement exactes (le mot « global » est
particulièrement mal choisi) et permettent des
comparaisons, des analyses et de premières analogies
(matin, malin -> marin) qui préfigurent la
compréhension du principe alphabétique.
Le rôle de la préscolarisation
Deuxièmement, il existe en France une école maternelle
qui scolarise près de 100 % des enfants de 3 à 6 ans.
Ce sont des maîtres qui encadrent ces enfants et leur
action est guidée par des programmes nationaux,
rédigés en cohérence avec ceux de l'école
élémentaire. Parmi les orientations de cette
école, il y a une initiation à la lecture. En
principe, les enfants entrant au CP doivent déjà avoir
acquis à la maternelle une expérience et des
connaissances qui facilitent leur apprentissage. En revanche,
pour la plupart des enfants américains, l'entrée
à l'école (et dans des apprentissages scolaires
explicites de l'écrit) se réalise au first grade, qui
correspond à notre CP.
Quand les enfants français entrent au CP, beaucoup ont
entendu à la maternelle une multitude de textes que les
adultes leur ont lus, ils savent reconnaître plusieurs
supports écrits (album, journal, lettre, recette, etc.),
souvent, ils savent déjà lire et écrire par
épellation plusieurs mots (le prénom, des mots comme
papa, maman, maison, …, voire des
mots fréquents, tels que la, et, un,
etc.), ils connaissent souvent une quinzaine de lettres dans les
trois alphabets et savent les utiliser pour épeler les
mots, ils ont analysé les mots en syllabes orales, sont
sensibles à des effets de rime, ont compris que ce sont les
syllabes qu'on doit représenter en écrivant les mots,
etc. Dans des écoles maternelles de plus en plus
nombreuses, les enfants de Grande Section utilisent l'ordinateur
pour recopier et imprimer des textes…
La
plus grande part de ces apprentissages se réalise sans
enseignement direct du beu-a ba. Va-t-on en conclure que ces
enfants « font de la globale » avant d'entrer au CP ?
Si c'est le cas, et si « la globale » est autant
pernicieuse, alors, en toute rigueur, il faut aussi
empêcher partout les enfants de voir les supports
écrits (journaux, livres, affiches, panneaux routiers,
etc.) avant le CP ou le first grade et d'écrire des mots
qu'ils ne peuvent pas encoder, pas même leur prénom,
« papa », « maman », etc. Cela ne pourrait
que les orienter vers les impasses du globalisme ! On voit bien
que l'opposition « globale-phonique » est trop
réductrice pour nous permettre de bien saisir le rôle
de cette première expérience sociale plus ou moins
informelle des supports écrits, de la langue des textes et
de l'écriture elle-même, expérience qui ne
s'arrête d'ailleurs pas aux portes du CP aussitôt que
l'adulte commence un enseignement systématique de la
grapho-phonologie.
Transposition n'est pas raison, si on oublie que le
français est relativement transparent
Dans ce transport sans précaution des concepts de la
recherche sur l'apprentissage de la lecture en langue anglaise
vers d'autres contextes linguistiques, il y a plus grave encore
: c'est que, suivant la destination, les problématiques de
recherche changent de sens psychologique et pédagogique.
Supposons que l'on transpose le débat anglo-américain
sur les méthodes dans les pays qui ont des écritures
« transparentes » (par exemple l'espagnol, l'italien,
le serbo-croate ou… le finnois, dont l'orthographe
repose sur un principe de relation biunivoque : une lettre ->
un phonème ; un phonème -> une lettre). Les
enseignants de ces pays regarderaient cela avec stupeur : dans
ces écritures, il n'y a pas tant de choix pour décider
comment conduire les élèves à reconnaître
les mots écrits et les débats anglo-américains
n'ont guère de sens pour eux. Dire à un maître
finlandais qu'il doit absolument écarter la «
méthode globale », c'est un peu comme dire à des
Inuits qu'ils doivent résolument rejeter l'agriculture. Ce
qui est informatif pour les uns (les pédagogues
anglophones) peut apparaître tellement évident pour
les autres (les pédagogues des écritures
transparentes) qu'ils se demandent pourquoi on a
dépensé tant d'énergie à enfoncer des portes
ouvertes.
Il
faut bien voir que la transposition de ce débat en France
ne provoque pas nécessairement la même impression de
« hors-sujet ». En effet, il existe en Belgique des
partisans éclairés de la méthode globale et il y
a eu en France des défenseurs brillants de la méthode
idéovisuelle et cela a laissé des marques dans la
culture pédagogique. Et, par ailleurs, très souvent,
on fait passer la méthode naturelle de
lecture-écriture, assez répandue, pour une «
méthode globale » où les enfants n'apprennent pas
à décoder. Tout cela peut donc laisser penser que
cette transposition est légitime.
Disons-le nettement : en réalité, aujourd'hui, elle
est presque aussi hors-sujet que dans le cas des écritures
transparentes. En effet, aujourd'hui, la quasi-totalité des
maîtres de CP utilisent « naturellement » des
méthodes « phoniques ». Et, aujourd'hui, montrer
aux maîtres de CP, à l'aide des travaux
anglo-américains, qu'il est très dangereux d'utiliser
une « méthode globale » et de ne pas engager un
enseignement systématique et progressif du décodage,
c'est enfoncer des portes ouvertes et aborder la didactique de
l'écrit en France avec des concepts grossiers. Le ridicule
est même atteint quand deux chercheurs français,
reconnus par le ministre comme des experts, en s'inspirant des
conclusions pédagogiques de l'Institut National de la
Santé de l'Enfant et du Développement Humain aux USA,
recommandent de passer une demi-heure au moins chaque jour de
classe au CP sur les correspondances
graphèmes-phonèmes… Toute personne qui a
déjà observé un tant soit peu les classes de CP
sait bien que les activités sur ces relations peuvent
occuper la classe quotidiennement pendant deux à trois fois
plus de temps.
Transposition n'est pas raison, si on oublie que le
français est relativement opaque
Il
reste à se demander pourquoi, en France, la transposition
du débat anglo-américain ne paraît pas si
ridicule et pourquoi certains pédagogues ont pu penser
qu'il était préférable de différer, voire
d'éviter, l'enseignement du décodage. Cela tient sans
doute au fait que notre orthographe, tout en étant bien
plus régulière que celle de l'anglais, montre une
réelle tendance aux distinctions morphémiques (saut,
sot, seau, sceau). Cette caractéristique a forcément
des conséquences psychologiques et pédagogiques sur
l'apprentissage de la lecture dans le contexte francophone.
Ainsi on ne peut pas considérer que tel élève a
terminé ses apprentissages de base de la
lecture-écriture quand il écrit : « Alort, la
prinsèce atout le roillome pour elle ». Il est
vraisemblable qu'il ne lit pas encore par la voie directe (ou
orthographique) des mots comme « princesse » et «
royaume » et qu'il est encore obligé, en lecture, de
les produire par décodage.
En
revanche, cet élève serait probablement
considéré comme un expert dans un pays dont
l'écriture est transparente, par exemple dans un pays
hispanophone. Une psychologue comme Emilia Ferreiro
considère en effet, à juste titre dans le contexte
hispanophone, que le couronnement du développement dans
l'apprentissage de la lecture est « le stade
alphabétique ». Elle montre que les
enfants hispanophones parviennent, après des
réélaborations successives de leur représentation
de l'écrit, à une conception où ils savent mettre
en relation les lettres et les phonèmes en lecture, les
phonèmes et les lettres en écriture. Elle montre
qu'ils accèdent souvent à cette compétence avant
leur entrée à l'école primaire. Et de nombreux
pédagogues en espagnol jouent sur le rôle moteur de
l'écriture dans le développement de la lecture en
incitant les enfants à « inventer »
l'écriture des mots. On saisit la parfaite
légitimité de ce geste pédagogique : quand un
enfant a compris le principe alphabétique, s'il fait la
bonne analyse phonologique et s'il connaît bien les
relations phonèmes-graphèmes, en « inventant
» l'écriture des mots, il les orthographie exactement
dans plus de 90 % des cas ! L'erreur n'a pas de conséquence
fâcheuse, car, le plus souvent, il suffit que l'enfant
comprenne quel phonème il a oublié ou quels
phonèmes il a confondus et son expertise s'en trouve
consolidée.
Comme en français, un tel fonctionnement ne « marche
» que dans 50 % des cas, il est possible que ce qui
apparaît comme une pratique pédagogique heureuse dans
le contexte hispanophone soit en fait un facteur de
régression dans le contexte francophone. En effet, le
couronnement de l'apprentissage de la lecture en français
ne peut pas se limiter à la conquête du principe
alphabétique via le développement de la conscience
phonologique, mais exige, bien au-delà, l'accès à
la conscience orthographique.
Si nous pratiquons l'enseignement de la lecture comme si notre
système était transparent, on commet une triple
erreur. D'abord, quand l'orthographe erronée produite par
l'apprenti est plausible grapho-phonologiquement, il y a un vrai
risque que sa mémoire orthographique soit
déstabilisée à cet endroit, ce qui est surtout
gênant pour l'accès à la reconnaissance
orthographique en lecture du mot correspondant
(l'accès à la voie directe).
Ensuite, il se peut qu'on leurre ainsi gravement les enfants :
si l'on peut écrire en encodant graphème à
graphème, n'est-il pas naturel de lire lettre à lettre
? C'est ainsi que beaucoup d'enfants peuvent se retrouver
piégés devant le mot « maison » qu'ils ne
reconnaissent pas immédiatement, car ils l'écriraient
plus volontiers « mézon ». Beaucoup font : «
ma… ma-ï… ma-ïs… ». Ils voient
bien que quelque chose ne va pas. On leur dit alors : oui, M A
I, ça fait [mé], comme dans « mairie »,
« semaine », etc. Les voici ensuite devant «
maintenant » : M et A ça fait [ma]. Non, c'est vrai,
il y a un I ! Donc M A I = [mé] …
Il se peut même que certains enfants, face à ce type
de difficulté, devant le mot MAISON, commencent par
produire par exemple les deux syllabes [masi]. Ce comportement
surprenant s'explique pourtant assez bien si l'enfant s'est
formé le schème suivant, adapté aux
écritures transparentes : pour chaque syllabe, il faut
faire sonner la première lettre, généralement une
consonne (ici M) et la deuxième qui est une voyelle (ici A)
et les fusionner en une syllabe orale : [ma]. Arrivé à
ce moment, l'enfant ne sait plus quoi faire du I qui lui
apparaît à la droite du A (il ne peut pas continuer la
fusion, car le hiatus « maï » n'est pas très
plausible en français). Il cherche plus à droite et
voit S… et trouve une solution plus acceptable ! Il
fusionne le S et le I et dit finalement [masi] qui est une suite
de syllabes plus plausible en français !
Mais il n'est pas toujours certain que la remémoration par
l'enfant du fait que le graphème AI représente le
phonème [ê] lui permette d'éviter la
difficulté. Supposons par exemple, qu'il se rende compte de
cela juste après avoir produit [ma] : « Ah, oui ! il y
a AI qui fait [ê] ; mais je ne dois pas oublier le M qui
fait [m] ; [ê] et [m], ça fait [êm] ! ». Il
fusionne les phonèmes dans l'ordre où il les
récapitule, le [ê] de AI qu'il est heureux d'avoir
redécouvert et qui occupe maintenant son attention et le
[m] du M qu'il ne veut pas oublier en route et auquel il revient
dans un second temps. L'enseignant peut alors croire que
l'enfant n'est pas bien latéralisé.
Il est très vraisemblable qu'un grand nombre d'enfants qui
rencontrent ces difficultés dans le décodage passent
pour des dyslexiques, alors que celles-ci s'expliquent assez
bien si l'on observe qu'ils essaient de faire « sonner les
lettres » comme si le français était une
écriture transparente (à la manière de «
Léo a vu le joli lavabo »). Et ces mêmes enfants,
qui savent lire « vélo », « cinéma
», « café »… (soit des mots
écrits de façon parfaitement transparente), se
demandent pourquoi c'est si difficile de lire « maison
» ou « maintenant » qui sont pourtant
hyper-fréquents ! On a produit de la difficulté alors
qu'on aurait pu amener les élèves à rencontrer
cette complexité dès le départ.
Enfin, si on se concentre sur le seul encodage-décodage,
c'est vraiment dommage, car, en lecture, l'enfant traite «
seau », « saut » et « sot » en faisant
seulement attention à ce qu'il entend au bout du compte,
c'est-à-dire [so]. Il lit alors en français comme on
le ferait dans une écriture transparente : dans de telles
écritures, par définition, tous les homophones sont
homographes (par exemple tous les [so] s'écrivent SO) ; du
coup, devant l'écriture SO, pour un débutant, il est
plus facile de produire la syllabe correspondante [so], mais
pour savoir duquel il s'agit (du récipient, du bond, du
masculin de sotte ?), de toute façon, le lecteur a besoin
de recourir au contexte, ce qui ralentit sa lecture.
Entraîner les élèves au décodage (y compris
dans le cas des graphèmes complexes) sans les inciter
à exploiter en même temps les
caractéristiques morphémiques de l'orthographe de ces
mots pour accéder directement à leur signification,
cela revient à les priver du bénéfice de ces
marques orthographiques en lecture. Pourquoi, alors, payer si
cher l'apprentissage de cette orthographe (en lecture et en
écriture) ? À tout prendre, il vaudrait franchement
mieux réformer l'orthographe du français et
l'écrire avec l'alphabet phonétique
international !
Quand transposition est déraison
Dans le contexte linguistique de l'anglais, quand les recherches
disponibles concluent qu'un enseignement précoce et
progressif de la grapho-phonologie est une des principales
conditions de la réussite dans l'apprentissage de la
lecture, cela peut constituer une authentique information pour
le monde pédagogique anglophone. Mais quels effets peut
avoir une telle affirmation, martelée sur tous les tons en
France, comme si l'on venait de découvrir un précepte
universel comparable à l'usage de la pasteurisation en
matière d'hygiène ? Quels effets peut-elle avoir alors
même que, comme nous venons de le voir, une telle
affirmation est raisonnable dans le contexte français
où le débat pédagogique a longtemps porté
sur le rôle du décodage, et où ce débat,
sans être aussi ample que dans le contexte linguistique de
l'anglais, se justifie notamment par l'importance de l'aspect
morphémique de notre orthographe ?
Soit les maîtres sont réellement tentés par les
approches « globale » et « idéovisuelle
» et ces affirmations sont totalement pertinentes. Elles
viennent leur rappeler la nécessité d'être
attentif à une dimension essentielle de l'apprentissage de
la reconnaissance des mots écrits : le montage et
l'automatisation des capacités à décoder les mots
nouveaux en utilisant la grapho-phonologie, dans toutes ses
dimensions (CGP, structure attaque-rime, analogies
orthographies, morphologie, etc.) et particulièrement la
dimension le plus générale, les CGP, sans la
maîtrise desquelles il n'y a pas de lecteur habile.
Soit les maîtres sont déjà convaincus de cela et
utilisent des méthodes que beaucoup de pédagogues
américains convaincus de l'importance cruciale de la
grapho-phonologie appelleraient de leurs vœux. Alors (et
c'est bien ce qui nous arrive, hélas !), on conclut de ces
recherches nord-américaines qu'il faut impérativement
utiliser, en France, des méthodes encore plus phoniques,
radicalement phoniques, purement synthétiques.
Or, de telles méthodes, impossibles en langue anglaise
(avec 1100 graphèmes, allez faire du « beu-a, ba
», pour lire ball, bath, baby, …), sont
envisageables en France (130 graphèmes dont 50
graphèmes de base). Ce sont les méthodes «
synthétiques pures », telles que les anciennes
Boscher et Rémi et Colette ou la toute
récente Léo et Léa (que le ministre donne
en exemple à qui lui demande les caractéristiques de
la méthode optimale). Les enfants n'ont le droit de lire et
d'écrire les mots que lorsqu'ils ont été
confrontés à l'enseignement des graphèmes
correspondants (même si ce sont des mots
hyper-fréquents tels que un, et, est, dans,
avec) ! Le pédagogue de
la « synthétique pure » essaie d'éviter que
l'enfant devine certains mots à l'aide du contexte ou,
simplement, en coordonnant prise en compte du code et
d'informations portées par le contexte (la syntaxe et le
sens), tactiques qui caractérisent les « méthodes
globales, semi-globales ou assimilées » (c'est bien
ainsi que certains chercheurs, auxquels se réfère le
ministre, désignent les méthodes les plus
répandues actuellement : Ratus, Gafi, Mika, Cocolivre,
Abracadalire, etc.).
Dans une méthode purement synthétique, il faut
produire des sons, en utilisant les seules ressources du code,
comme si l'accès à la prononciation des mots
était sans rapport avec leur signification et comme si une
signification donnée n'ouvrait pas l'accès à des
mots du lexique oral et donc à leur prononciation. D'une
certaine façon, avec une méthode synthétique
pure, l'enfant n'a le droit d'apprendre que ce que son
maître lui enseigne et, ce qui est probablement pire, les
chercheurs qui défendent cette position, de façon
incroyablement naïve, pensent qu'il suffit d'enseigner le
décodage sous cette forme épurée,
systématique et progressive pour que les enfants
l'apprennent.
Les défenseurs de cette conception sont si convaincus
d'avoir analysé la lecture en ses éléments les
plus simples (les conversions-graphèmes-phonèmes et la
fusion syllabique) comme lorsque la physique réduisit la
matière aux atomes, que la difficulté dans
l'apprentissage est alors interprétée presque
automatiquement comme une pathologie cérébrale. Si
l'enfant n'apprend pas, alors qu'on a tout fait pour lui
faciliter les choses, cela ne relève plus de la
pédagogie mais de la médecine. Peu importe alors
que l'immense majorité des élèves « malades
» soient issus des milieux populaires. Certes, cette
conception ne simplifie pas la réalité, mais elle a
l'avantage de simplifier la représentation qu'on s'en donne
: ou bien l'enfant n'apprend que ce qu'on lui enseigne, ou bien
il ne peut pas apprendre. Malléable ou malade…
Pour une psychopédagogie
interculturelle
Il
serait évidemment absurde de conclure de tous ces
développements sur les différences entre apprentissage
de la lecture en anglais, en français et dans des langues
tout à fait transparentes, que les recherches menées
ici ne peuvent intéresser là ou, pire, que nous
serions victimes de l'impérialisme américain, sous une
forme épistémologique. La voie qu'il convient
plutôt de suivre consiste à essayer de dégager
des invariants à travers des comparaisons interculturelles.
C'est ainsi que les recherches conduites sur le rôle de
l'écriture dans l'apprentissage de la lecture dans le
contexte francophone (avec une écriture relativement
opaque) pourraient probablement intéresser les psychologues
et pédagogues américains, comme les recherches
anglo-américaines sur le rôle de l'analyse
phonologique dans la compréhension du principe
alphabétique constituent probablement un acquis
international, qu'il reste à adapter, avec prudence, à
notre contexte linguistique.
En
tout état de cause, il importe que les psychologues qui
travaillent sur l'apprentissage de la lecture connaissent
effectivement les pratiques des maîtres, non seulement de
façon « globale », mais de façon effective
et profonde, sans négliger le fait que, parfois, beaucoup
de choses peuvent se jouer sur des différences apparemment
subtiles. Car la méconnaissance des pratiques peut aboutir
à des dégâts pédagogiques collatéraux,
si les instances politiques, sans plus de précaution,
suivent les convictions de chercheurs qui transposent sans
prudence les concepts psychopédagogiques d'une
société (et d'une école) dans une autre.
Et
ce ne sont pas les beaux problèmes qui manquent pour un
chercheur qui souhaite faire progresser la pédagogie de la
lecture-écriture en langue française. S'il veut
contribuer au progrès de cet enseignement, pour que cela
conduise le plus vite possible le plus grand nombre
d'élèves à une lecture habile, voici, par
exemple, quelques questions que se posent les praticiens,
données sans ordre, à propos d'une partie de la
didactique élémentaire de la lecture-écriture,
celle qui concerne l'identification ou la production des mots
écrits :
• Faut-il partir de l'analyse phonologique vers les
graphies correspondantes (du « phono » au «
grapho ») ou, à l'inverse, partir des
régularités graphiques pour les corréler aux
régularités phonologiques (du « grapho » au
« phono ») ?
• Faut-il démarrer le décodage au niveau des
unités les plus abstraites (les graphèmes et les
phonèmes) ou faut-il préparer celui-ci en
commençant par des unités plus accessibles à
l'enfant, qu'on appelle « analogies orthographiques »
(par exemple le « ma » de Marie, matin, Magalie).
• Si l'on veut travailler les relations
graphèmes-phonèmes, par quels consonnes faut-il
commencer, les plus fréquentes (l, m, p, t, …) ou les
plus faciles à repérer à l'oral, à savoir
les fricatives (r, ch, v, s, …) ?
• Si l'on souhaite s'appuyer sur une progression qui part
d'emblée des CGP (plutôt que d'analogies
orthographiques), faut-il introduire dès le départ des
graphèmes complexes (ou, on, in, eau, ain, ien, etc.) ou
faut-il suivre une progression liée à la
fréquence des graphèmes ou encore une progression qui
va des graphèmes simples aux graphèmes complexes ?
• Faut-il faire prononcer ou non les syllabes «
muettes », comme « pe » dans soupe ?
Est-ce la même chose au Nord et au Sud de la Loire ?
• Faut-il entraîner la fusion des phonèmes
syllabe après syllabe ou faut-il la réaliser du
début à la fin du mot, quel que soit le nombre de
syllabes ?
• Faut-il même entraîner les élèves
à ce type de procédure peu adapté au
décodage en français, où la segmentation
syllabique n'apparaît très souvent qu'après coup
(par exemple pour la première syllabe de « maintenant
», comment savoir où elle se termine : ma/intenant,
mai/ntenant, main/tenant, … si on n'a pas exploré
d'abord la totalité du mot ? ).
• Comment accélérer, pratiquement, la formation
de la mémoire orthographique, qui commande les
habiletés cruciales dans la reconnaissance des mots
écrits chez le lecteur avancé ?
• Si l'on fait écrire les débutants, faut-il les
laisser écrire les mots « comme on les entend »
(comme dans « on a fé un cado ») ou faut-il les
inciter au doute orthographique aussitôt qu'ils ont compris
le principe de la grapho-phonologie alphabétique ?
• Si l'on fait écrire les débutants sans les
laisser inventer l'orthographe des mots (pour favoriser
l'accès à la voie directe en lecture), comment peut-on
néanmoins leur permettre d'écrire abondamment, sans
être bridés par cette nécessité de
s'approprier le lexique orthographique ?
• En Grande Section, les activités d'analyse de la
chaîne sonore doivent elles être proposées sur un
matériel purement auditif ou faut-il permettre aux enfants
de s'appuyer sur l'écriture des syllabes ? Jusqu'où
doit-on aller dans ces analyses : la rime et les consonnes
fricatives (r, ch, v, z, f, …) ou les consonnes occlusives
(p, t, k, b, d, …), ce qui est quasiment
désespéré sans matériel écrit ?
• Faut-il continuer à exiger que les enfants
français soient les seuls au monde à utiliser la
cursive pour écrire en fin de Grande Section et au CP (dans
les autres pays, elle est enseignée en fin de 2e
année ou en 3e année), ce qui prend un
temps important, ajoute de la complexité (trois alphabets
au lieu de deux) et renforce chez certains enfants le recours
à des stratégies iconiques ?
• Etc.
Préserver notre écosystème pédagogique
Le 3 janvier dernier, avec sa
circulaire sur la lecture et ses justifications, le ministre a
officialisé la transposition, on aurait envie de dire
l'intrusion, dans « l'écosystème pédagogique
» français (contexte linguistique, scolaire et
didactique) de concepts, débats et politiques
éventuellement pertinents dans «
l'écosystème pédagogique »
anglo-américain (contexte linguistique, scolaire et
didactique). Il se pourrait qu'arrivant rue de Grenelle, le
ministre qui a fait baisser la mortalité routière de
30 % en installant 500 radars, ait cru qu'on pouvait
résoudre aussi simplement le problème de la
lecture… Si c'était le cas, on serait tenté de
regarder ce dérapage avec indulgence.
Aujourd'hui, en tout cas, les
dégâts créés par ce geste mal inspiré
et précipité sont encore réparables. Mais pour
éviter que la « méthode syllabique pure »
dite aussi « phono-synthétique », ne
détruise tous les acquis de notre histoire pédagogique
de ces trente dernières années, il faudra
vraisemblablement procéder avec les concepts et débats
psycho-pédagogiques anglo-américains comme avec la
tortue de Floride : en suspendre l'importation, pendant un
certain temps du moins, apaiser les parents et les praticiens,
puis ne les réintroduire en France qu'avec d'infinies
précautions.
Page publiée le 10-02-2006
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