Dans le
débat sur "les méthodes de lecture", la Science
a bon dos. Invoquée à la fois par le Ministre de
l'Education Nationale et par ses opposants, elle semble se plier
aux différents points de vue. Pourtant, après
maints débats alimentés de citations
tronquées, les nuances d'un point de vue qui vise
à l'objectivité scientifique n'ont toujours pas
réussi à se faire entendre. Il nous paraît
donc important de clarifier ce que les recherches scientifiques
permettent (ou pas) de dire.
Tout d'abord,
nous affirmons avec force que la question de l'efficacité
comparée de différentes pratiques
pédagogiques est une question qui peut et qui doit
être abordée de manière scientifique. En
médecine il est devenu un lieu commun que l'approche
scientifique, et elle seule, permet de déterminer lequel
de deux traitements est le plus efficace (en comparant
statistiquement leurs effets sur deux groupes de patients
suffisamment nombreux). Il en est de même dans le domaine
de l'éducation. Les enseignants ont une expérience
incomparable des enfants et de leurs propres pratiques, et ils
en tirent parfois des idées novatrices, mais ils ne sont
pas en position (pas plus que les médecins traitants)
d'évaluer de manière objective l'efficacité
de leurs pratiques. Si leurs observations et leurs idées
sont une source irremplaçable qui doit alimenter et
enrichir la recherche scientifique, seule cette dernière,
en menant des études rigoureusement
contrôlées, est en mesure de déterminer avec
certitude quelles pratiques sont objectivement les
meilleures.
Que dit donc la recherche scientifique sur les
méthodes d'enseignement de la lecture ?
Tout d'abord deux
précisions. Si les recherches que nous citons sont
essentiellement anglophones (car beaucoup plus nombreuses),
elles incluent également quelques études
francophones dont les résultats vont globalement dans le
même sens. Deuxièmement, les mots "syllabique" et
"globale" ne font pas partie du vocabulaire scientifique car
trop ambigus. Les recherches se sont plus
précisément attachées à comparer
l'efficacité des méthodes en fonction de
l'importance accordée au déchiffrage (des lettres
en sons, ou plus précisément des graphèmes
en phonèmes) : le déchiffrage est-il
enseigné ou non, de manière systématique ou
pas, précocement ou pas ? Les résultats sont les
suivants :
- l'enseignement systématique du déchiffrage
est plus efficace que son enseignement non systématique
ou absent;
- l'enseignement systématique du déchiffrage
est plus efficace lorsqu'il démarre précocement
que lorsqu'il démarre après le début de
l'apprentissage de la lecture;
- les enfants qui suivent un enseignement systématique
du déchiffrage obtiennent de meilleurs résultats
que les autres, non seulement en lecture de mot, mais
également en compréhension de texte
(contrairement aux idées reçues sur les
méfaits du déchiffrage qui conduirait à
ânonner sans comprendre) ;
- l'enseignement systématique du déchiffrage
est particulièrement supérieur aux autres
méthodes pour les enfants à risque de
difficultés d'apprentissage de la lecture, soit du fait
de faiblesses en langage oral, soit du fait d'un milieu
socio-culturel défavorisé;
- du moment que le déchiffrage est enseigné
systématiquement, il importe peu que l'approche soit
plutôt analytique (du mot ou de la syllabe vers le
phonème) ou synthétique (du phonème vers
la syllabe et le mot).
Les programmes de 2002 tiennent-ils compte de ces
résultats ?
Ils s'en sont
largement inspirés, ce qui est déjà un
progrès considérable. Pourtant, après un
long passage explicitant l'enseignement du déchiffrage,
vient un paragraphe plus ambigu : "On considère souvent
aujourd'hui que [les méthodes globales comportent] plus
d'inconvénients que d'avantages […] On peut
toutefois considérer que la plupart de ces
méthodes […] parviennent aussi à enseigner
[…] les relations entre graphèmes et
phonèmes. Il appartient aux enseignants de choisir la
voie qui conduit le plus efficacement tous les
élèves à toutes les compétences
fixées par les programmes ". Ainsi, les programmes sont
globalement compatibles avec les connaissances scientifiques,
mais un court passage laisse la porte ouverte à toutes
les méthodes.
Y a-t-il donc lieu de décréter l'état
d'urgence ?
Probablement
pas. Il semble qu'une grande majorité de professeurs des
écoles enseignent effectivement le déchiffrage
dès le début du CP, et la plupart des manuels
publiés respectent l'esprit des programmes.
Néanmoins, il faudrait à tout prix éviter
que dans une minorité de classes les enfants perdent les
premières semaines voire les premiers mois du CP à
faire semblant de lire en devinant les mots. Pour cette raison,
une clarification des programmes serait utile, tout comme le
suivi de leur mise en application effective, en relation avec
les personnels des IUFM et des différents corps
d'inspection.
Faut-il donc revenir aux vieilles méthodes enseignant
exclusivement le B-A-BA de manière
répétitive et dénuée de sens ?
Certainement
pas. Sur ce point nous rejoignons largement l'avis du monde
enseignant pour dire que les méthodes qui, dans
l'état actuel de l'art, semblent optimales, initient
l'enfant non seulement au déchiffrage, mais
également à la morphologie, à la syntaxe,
à la compréhension de textes ayant un sens, ainsi
qu'à l'écriture. Simplement, le déchiffrage
doit être présent dès le début du
CP.
Peut-on espérer d'une telle réforme
l'éradication de l'illettrisme ?
L'obligation
d'enseigner le déchiffrage dès le début du
CP serait un net progrès pour la minorité
d'enfants qui actuellement n'en bénéficieraient
pas. Cela réduirait sans doute marginalement
l'illettrisme, sans pour autant l'éradiquer. Les causes
de l'illettrisme sont multiples, incluant de nombreux facteurs
socio-culturels et une faible maîtrise de la langue orale.
L'école (notamment maternelle) a un rôle important
à jouer à ces niveaux aussi. Quant à la
dyslexie, elle concerne un groupe très minoritaire
d'enfants souffrant d'un trouble spécifique de
l'apprentissage de la lecture, pour qui l'enseignement
précoce du déchiffrage est aussi
bénéfique, à défaut d'être
réellement curatif.
L'évaluation scientifique des méthodes et
pratiques remet-elle en cause la liberté
pédagogique des enseignants ?
Dans
l'état actuel des connaissances, les données
scientifiques ne conduisent qu'à une seule recommandation
forte: enseigner systématiquement et précocement
le déchiffrage, en parallèle avec les autres
compétences langagières. Cela laisse toute
latitude aux enseignants pour déterminer les
modalités de cet enseignement. Néanmoins, les
études scientifiques dont nous avons fait état
n'explorent qu'une infime partie des paramètres sur
lesquels on pourrait jouer pour améliorer encore
l'enseignement de la lecture. La recherche scientifique
appliquée à l'éducation doit donc encore
être développée et soutenue. Toutes les
pratiques pédagogiques en vigueur à l'école
sont largement perfectibles, encore faut-il disposer
d'études fiables pour fonder les
évolutions.
Franck Ramus, Chargé de Recherches au CNRS
Séverine Casalis, Maître de Conférences à l'Université Lille 3
Pascale Colé, Professeur à l'Université de Savoie
Alain Content, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles
Jean-François Démonet, Directeur de Recherches à l'INSERM
Elisabeth Demont, Professeur à l'Université de Strasbourg
Jean Ecalle, Maître de Conférences à l'Université Lyon 2
Jean-Emile Gombert, Professeur à l'Université Rennes 2
Jonathan Grainger, Directeur de Recherches au CNRS
Régine Kolinsky, Chercheur qualifié du FNRS, Communauté française de Belgique
Jacqueline Leybaert, Chargée de Cours à l'Université Libre de Bruxelles
Annie Magnan, Professeur à l'Université Lyon 2
José Morais, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles
Laurence Rieben, Professeur à l'Université de Genève
Liliane Sprenger-Charolles, Directrice de Recherches au CNRS
Sylviane Valdois, Directrice de Recherches au CNRS
Pascal Zesiger, Professeur à l'Université de Genève
Johannes Ziegler, Directeur de Recherches au CNRS
Pour en savoir plus
Le
site Education &
Devenir reproduit un long débat sur
les méthodes de lecture entre différents
chercheurs (Franck Ramus, Roland Goigoux, Jean-Emile Gombert,
Liliane Sprenger-Charolles, Jonathan Grainger...).
Le site du National Reading
Panel sur lequel on peut télécharger le
rapport
(en anglais) dans lequel figure une méta-analyse de
plusieurs dizaines d'études scientifiques comparant
l'efficacité de diverses méthodes d'enseignement
de la lecture. C'est la base principale des 5 conclusions que
nous énumérons ci-dessus.
Les programmes de 2002 pour le CP (voir section 2 - lecture) :
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L'Observatoire National
de la Lecture et notamment son dernier rapport sur
l'apprentissage de la lecture.
Page publiée le 18-02-2006
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