|
Le rapprochement de deux systèmes
éducatifs est un exercice stimulant. Les
organisateurs du colloque (le Monde de
l'éducation et l'institut néerlandais) ont
eu la bonne idée de le faire sortir du cercle
fermé des « comparatistes ». Le
regard porté par les Français sur le
système néerlandais, par exemple celui
d'une directrice d'école française en
visite dans une école néerlandaise dans le
cadre d'un programme d'échange de l'Union
européenne (Comenius), fait immédiatement
ressortir un trait qui apparaît comme une
qualité, contrastant nettement avec les
rigidités bien connues de l'école
française : « Aux Pays-Bas, l'école
accueille un enfant ; il y a des jeux dans les couloirs,
un toboggan dans la cour. Pas de clefs aux portes, pas
de grilles autour des bâtiments. Les parents sont
très présents dans l'école, ils
aident les enseignants, ils sont chez eux.
L'élève a du temps ; on ne le presse pas
comme chez nous ; il a peu de travail et son cartable
est léger. Et pourtant, à 14h30, tout le
monde est parti. Les enfants jouent dehors
l'après-midi. Chez nous, les enfants, dès
le primaire, sortent de l'école à 18h avec
du travail. Aux Pays-Bas, il n'y a pas de notes et donc
pas de drame. Les enfants et les adultes parlent bien
anglais. Ils sont à l'aise avec les TIC. Les
profs travaillent ensemble, ils se voient, passent des
week-ends ensemble. »
Un paradis pédagogique ?
Les Pays-Bas sont-ils donc un paradis pédagogique
dont il ne resterait plus qu'à nous inspirer ?
Pas vraiment. Une mère d'élèves
française vivant aux Pays-Bas et deux
universitaires néerlandaises connaissant bien
leur système éducatif national viennent
compléter le tableau : « Aux Pays-Bas,
l'enfant apprend seul, l'enseignant facilite mais il est
aussi un spectateur. Pour l'enfant qui ne fonctionne
pas, c'est tant pis pour lui. Le système est
hypocrite. C'est vrai que les parents sont très
présents pour les activités sociales, mais
pas pour les activités intellectuelles ». A
l'issue de l'école primaire, à 12 ans, les
élèves sont orientés dans l'une des
trois branches : VWO qui conduit à
l'université, HAVO à une formation
professionnelle supérieure et VMBO à une
formation professionnelle courte. La sélection se
fait sur la base des résultats à un test
national. Les élèves de l'école
primaire ne sont pas notés mais dès
l'âge de 6 ans, ils sont soumis à des tests
dont les résultats restent secrets ou ne sont
communiqués qu'oralement aux parents qui le
demandent. A 12 ans, on découvre brutalement
comment on est orienté. Fin du rêve. Le
système éducatif néerlandais
apparaît comme brutalement sélectif et
ségrégatif : 80% des élèves
sont scolarisés dans des établissements
privés et la concentration des enfants issus de
l'immigration dans certaines écoles est devenue
telle que l'on parle à leur propos d'«
écoles noires »…
Claude Thélot et Claude Lelièvre,
respectivement Président et membre de la
commission du débat national sur l'avenir de
l'école, étaient là pour dire que
le système français, attaché par
principe et par tradition à
l'égalité scolaire, traversait une crise
profonde et n'était par conséquent pas en
position de donner des leçons à aucun de
ses voisins. Pour Claude Thélot, le débat
a fait ressortir une demande consensuelle
adressée à l'école pour qu'elle
fasse « vraiment réussir tous ses
élèves ». Pour la commission, cette
réussite passe nécessairement par la
définition d'une culture commune, d'un socle de
« connaissances indispensables ». Or, comme
le souligne l'historien Claude Lelièvre, cette
définition de ce socle « minimal »
que, pudiquement, on préfère appeler
« indispensable », pose depuis plus de 40
ans un problème insoluble, malgré la
qualité des experts mobilisés tout au long
de ces décennies pour le résoudre :
Bourdieu, Gros, Dubet et aujourd'hui Thélot,
Lelièvre et beaucoup d'autres. D'où la
terrible menace que Lelièvre fait planer
au-dessus de nos têtes : « il est temps
aujourd'hui, soit d'y[...]
|
répondre, soit de l'enterrer définitivement
et d'en faire son deuil. »
Contrôle et imprévu
Un sociologue néerlandais, Geert Hofstede,
mondialement connu pour avoir, tout au long de sa
carrière de chercheur, analysé les
différences culturelles et classé les
caractéristiques des cultures nationales et
régionales, applique ses résultats à
une comparaison entre les cultures néerlandaises
et françaises. A côté de traits
communs concernant l'équilibre individualisme /
collectivisme ou l'appréhension de l'avenir, les
cultures néerlandaises et françaises se
distinguent surtout sur deux plans.
L'inégalité des statuts et la distance
hiérarchique sont forts en France : l'enseignant
est porteur d'autorité, fait régner la
discipline dans la classe et prend les initiatives. Elles
sont beaucoup plus souples aux Pays Bas où les
rapports sont plus égalitaires et la communication
mutuelle est encouragée. En France, on se soucie
d'abord de l'éducation des élites, alors
que c'est vers l'éducation de la classe moyenne
que tend le système néerlandais.
La gestion de l'imprévu est le deuxième
trait qui distingue fortement les deux cultures : le
contrôle est très intense en France,
beaucoup plus lâche aux Pays-Bas. Le système
français est rigide, intolérant, il
favorise les comportements émotionnels et
excessifs ; les programmes sont contraignants et les
parents sont neutralisés. A l'inverse, aux
Pays-Bas, les programmes sont ouverts et les parents
considérés comme des ressources ; le
système favorise la flexibilité, les
comportements réservés et peu
intellectualisés.
Une conclusion provisoire, ironique et
personnelle.
Les systèmes éducatifs français et
néerlandais rencontrent des difficultés
dont certaines sont semblables parce qu'elles proviennent
d'une évolution commune de leurs environnements
respectifs : sécurité et intégration
de populations immigrées. Mais pour des
systèmes si différents dans leurs
fondements culturels et leurs organisations (long tronc
commun en France, différentiation précoce
aux Pays-Bas), les diagnostics et les solutions
envisagées varient considérablement. Les
deux systèmes semblent toutefois aussi incapables
l'un que l'autre d'envisager de façon
concrète une solution à la crise qu'ils
traversent et dont ils craignent qu'elle ne fasse que
s'aggraver si rien n'est fait. On peut être
tenté de chercher chez l'autre l'inspiration pour
résoudre les problèmes que l'on ne parvient
pas à résoudre chez soi et que l'autre ne
rencontre pas. Mais la cohérence interne des
cultures rend cette quête peu féconde.
Dans sa présentation, Geert Hofstede a
rappelé que ses analyses sont
complétées par celles du Français
Philippe d'Iribarne qui a montré que la
cohérence de la culture néerlandaise repose
principalement sur la recherche du consensus, tandis que
celle de la culture française repose sur des
logiques d'honneur.
A la lumière de cette analyse comparative, on peut
donc s'étonner que ce soient les Français
qui aient cherché, à travers le
débat, à constituer un consensus sur
l'avenir de leur école. La culture du consensus,
ce n'est pas la leur mais celle de leurs voisins
néerlandais ! C'était donc aux Pays-Bas que
la Commission Thélot aurait du officier ! Si nos
voisins néerlandais commettaient une erreur
symétrique de la nôtre, alors nous pourrions
peut-être nous inspirer de la méthode qu'ils
mettraient en œuvre pour réformer leur
système éducatif : elle pourrait nous
convenir mieux qu'à eux…
Serge Pouts-Lajus
|