Si l’on compare la mise en place des itinéraires de découvertes (IDD) avec
celle du Brevet informatique et Internet (B2i) on peut observer quelques éléments
qui éclairent mieux la question de l’introduction des TIC dans le système éducatif
et qui permettent d’éclairer les IDD sous un angle particulier. A partir de
l’analyse de quelques points signifiants de comparaison, nous essaierons de
mettre en perspective la place que prennent les TIC et de comprendre dans quelle
mesure les IDD sont une forme pédagogique qui articule au plus serré des préoccupations
pédagogiques et des contraintes disciplinaires, mettant en quelque sorte, et
c’est une bonne chose selon nous, les TIC entre parenthèses.
1 - Une tentative de comparaison IDD - B2i
Pour être vraiment précis, ce n’est pas la comparaison IDD et B2i qui convient,
mais celle entre les parcours pédagogiques diversifiés (PPD), les travaux croisés
(TC) et le B2i. En effet si l’on regarde le calendrier et les logiques des dispositifs
on peut constater que la proposition des travaux croisés était très proche du
B2i dans leur aspect technique : pas d’obligation, intégration du dispositif
aux disciplines sur la base du volontariat et des projets, calendrier progressif
(même si pour le B2i c’est le terrain qui fait le calendrier et pas le texte
officiel, sauf en primaire).
L’arrivée des IDD, très proches dans le projet des travaux croisés, introduit
deux éléments clés qui vont les différencier nettement des autres dispositifs
: obligation et moyens en heures. En effet en mettant clairement la mention
obligatoire et en l’assortissant d’un cadrage horaire précis on peut se demander
si le ministère n’a pas voulu éviter l’effet B2i : si ce n’est pas (écrit) obligatoire
alors on ne le fait pas.
Si l’on se penche sur le fond des deux dispositifs il faut remarquer que, d’un
côté, il s’agit de développer une pratique technique (les TIC) intégrée au sein
des disciplines, de l’autre il faut développer une pratique pédagogique et didactique
(la trans ou l’interdisciplinarité, la pédagogie de projet).
Dans le cas du B2i on note le fait que ce n’est pas un contenu disciplinaire
spécifique qui est enseigné, mais la mise en œuvre de savoirs et de savoir-faire
au sein de pratiques didactiques et pédagogiques ordinaires. Ce parti pris des
initiateurs du B2i est révélateur d’une prise de position originale par rapport
aux traditions disciplinaires et plus largement par rapport à l’organisation
du collège. A ce choix didactique (pas d’enseignement spécifique), s’ajoute
un parti pris pédagogique centré sur la notion de référentiel de compétences
(cf. les feuilles de positionnement) et sur l’auto évaluation (cf. la colonne
concernant le positionnement de l’élève dans les feuilles de positionnement).
Dans le cas des IDD, le fait central est la pensée complexe. En effet il faut
revenir aux textes de MM. Dubet, Morin, Meirieu, publiés en 1998 pour comprendre
l’enjeu qui est derrière ces nouveaux dispositifs : le découpage disciplinaire
n’est pas le seul mode possible d'accès à la connaissance au collège. Ce découpage
est même préjudiciable à la compréhension des faits et à la connaissance si
l’on en juge par les propos tenus par les chercheurs interrogés par Edgar Morin
au cour de l’année 1998 (Relier les Savoirs). Sur le plan pédagogique, il s’agit
aussi d’engager plus largement les enseignants sur la démarche de projet (qui
rappelons-le était pratiquée au travers des PPD et des TC) qui permet de développer
sur la base d’une pédagogie plutôt constructiviste un autre mode d’accès au
sens des apprentissages disciplinaires.
Comme on le voit il n’y a pas a priori de rapprochement entre ces deux dispositifs,
mais plutôt deux logiques concourantes : une logique d’intégration disciplinaire,
une logique d’apprentissage et d’évaluation de ceux-ci au travers de l’action
de l’apprenant. En fait, il faut bien reconnaître qu’il y a une réelle articulation
de base entre ces deux démarches, même si sur le terrain l’un comme l’autre
des dispositifs est plutôt discuté (explicitement dans le cadre des IDD - implicitement
pour le B2i : cf. le nombre d’établissements ayant réellement mis en œuvre le
B2i tel qu’il est proposé).
2 - De la place des TIC en éducation : regard au travers des IDD
Il suffit de lire ces quelques lignes extraites du document remis en décembre
dernier aux établissements pour préparer la journée de travail sur les IDD pour
comprendre que les TIC peuvent être invoqués selon les choix des équipes : «
La démarche de projet, dans laquelle doivent s’inscrire les itinéraires de découverte,
conduit les élèves à travailler seuls ou en petits groupes. (…) Les itinéraires
de découverte donneront lieu à une production, réalisée individuellement ou
collectivement : [...] | création d’un objet particulier, d’une maquette, d’un cédérom,
d’un journal, d’un film, présentation d’un exposé, d’un spectacle, élaboration
d’un texte…». Comme on peut le constater, il y a des possibilités d’intégration
des TIC, mais comme nous l’avons indiqué dans notre première partie, l’enjeu
est ailleurs. Cependant on peut lire au travers de ce qui suit que l’on est
dans une démarche assez proche de celle proposée dans le B2i : (voir particulièrement
le texte sur le niveau 3 distribué aux recteurs) «appropriation de savoir-faire
(mise en œuvre de techniques de réalisation, efficacité des moyens par rapport
à l'intention, stratégies de traitement et d'appropriation de l'information,
mise en œuvre des techniques de l’exposé écrit et oral…)».
Ainsi le texte ne préjuge en rien des moyens utilisés, mais se préoccupe surtout
de développer certaines compétences qu s’appuient sur des savoirs et des savoir-faire
bien spécifiques et non réductibles à une seule discipline.
Les professeurs de technologie et les professeurs documentalistes ont rapidement
compris la place que pouvaient prendre les TIC dans ces IDD. Cependant des dérives
possibles (cf. l’analyse M. J.M. Zakhartchouk, dans l’interview de ce dossier)
pourraient donner aux TIC une place inappropriée. D’une part le risque de la
production pour la production (dérive CD-ROM ou site Internet) d’autre part
le risque de l’Internet comme source de tous les savoirs (je vais chercher tout
ce qu’il y a sur Internet avant de réfléchir et de choisir les moyens appropriés
d’investigation) sont deux des dérives essentielles dont certaines ont été constatées
dans le cadre des TPE.
Il est donc nécessaire que la place donnée aux TIC soit évaluée en terme de
pertinence de moyen et non pas de fin. On comprend là une logique sous jacente
à l’intégration des TIC en éducation : comme tout moyen au service de l’activité
sociale ou professionnelle, il convient dans le monde scolaire et dans le cadre
des finalités de l’école, de ne pas laisser les jeunes s’emparer d’un outil
pour son caractère séduisant, mais d’être capable d’en faire un instrument au
service d’un apprentissage dans le cadre scolaire, d’une activité sociale ou
professionnelle plus tard.
3 - Des IDD, entre changement et réalité de terrain
En ne parlant que de façon très évasive des TIC dans les textes consacrés aux
IDD, on peut penser qu’il s’agit d’un pragmatisme des décideurs, plutôt que
d’un parti pris contre les TIC. En effet, connaissant la lente progression de
la place prise par les TIC dans les pratiques pédagogiques depuis plus de quinze
ans, il était plutôt prudent de ne pas embrouiller le message en surajoutant
à un dispositif nouveau un autre dispositif lui-même déjà déroutant. De plus
connaissant la disparité des moyens entre tous les établissements il était plutôt
risqué d’imposer des ordinateurs pour les IDD, car déjà les moyens habituels
en locaux et en personnes ont posé de gros problèmes dans certains établissements.
Enfin connaissant la culture et les pratiques des enseignants, il est bien plus
favorable d’encourager toutes les pratiques de projet existantes (et elles sont
nombreuses) que d’en privilégier une seule fut-elle d’actualité (les TIC ont
été pendant cinq ans au devant de la scène, même si aujourd’hui il y a un repli
dans les propos des autorités).
Les IDD pourraient être un espace de promotion de toutes les innovations pédagogiques
du moment, et donc des TIC au travers du B2i. Saluons le fait ne pas avoir cédé
à cette dérive comme un signe encourageant du sens pris dans cette réflexion
sur l’école et les TIC. Reconnaissons aussi l’habileté de ne pas mélanger tous
les dispositifs dans les textes car cela peut «fâcher» et nuire davantage qu’apporter
un changement. Soulignons cependant que cette prudence officielle ne doit pas
cacher la cohérence interne de cette évolution du collège initiée depuis plusieurs
années.
Conclusion
Les enseignants qui ont déjà des pratiques de projet que ce soit avec ou sans
TIC ne seront pas trop en difficulté par rapport au projet global des IDD. Les
enseignants de technologie et les professeurs documentalistes auront là une
occasion renouvelée de montrer combien ils sont intégrés à l’établissement et
pas seulement en tant que service documentaire ou d’aide à l’orientation vers
le technique (détection des aptitudes…) mais en tant que partie prenante des
apprentissages disciplinaires au même titre que toutes les autres disciplines.
L’intégration des TIC dans les IDD sera aussi l’occasion de montrer aux jeunes
que les celles-ci doivent devenir des instruments au service des projets d’apprentissage
avant de devenir des instruments dans la vie courante, en évitant d’en faire
des gadgets destinés à mieux briller lors de la présentation finale. |