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Philippe Meirieu
- L'éducation n'est pas un processus de fabrication,
mais l'accompagnement de l'émergence d'un sujet libre.
C'est pourquoi aucun système éducatif ne saurait
être astreint à une « obligation de
résultats ». En revanche, il est astreint
à une « obligation de moyens » et doit
rendre compte de la manière la plus transparente
possible de tous les moyens qu'il met en œuvre pour
lutter contre l'échec scolaire générateur
de détresse individuelle et sociale, qui compromet
l'avenir de la société tout entière et
génère, sur la durée, d'immenses
coûts sociaux.
- Dans une société démocratique,
l'éducation est consubstantiellement éducation
à la démocratie : elle forme des citoyens
capables de comprendre le monde, de définir ensemble le
bien commun et de travailler à plus de
solidarité entre les hommes et entre les peuples.
- L'éducation est une responsabilité
collective à l'égard du futur. Elle conditionne
l'avenir du monde. Les parents, les enseignants et cadres
éducatifs, les associations, les hommes et femmes de
communication, les artistes et, plus
généralement, tout le tissu social exercent
ensemble cette responsabilité. Dans une
société démocratique « le projet
éducatif » est affaire de tous et chacun doit y
contribuer.
- En ce qu'elle conditionne l'avenir de la démocratie
et la pérennité du monde, l'éducation ne
peut être soumise à la logique marchande et aux
intérêts à court terme des puissances
économiques. En ce qu'elle se donne pour objectif la
formation des personnes, l'éducation ne peut être
soumise à l'obligation de résultats et son
efficacité ne peut être mesurée en termes
de performances.
- La qualité de l'éducation doit être
évaluée en tenant compte des finalités de
cette dernière. Outre les critères concernant le
niveau scolaire des élèves, elle doit
intégrer des indicateurs concernant la formation
citoyenne : apprentissage de la décision collective et
de la démocratie représentative, autonomie
documentaire, esprit critique à l'égard des
médias, initiatives solidaires, développement de
la créativité.
- Si l'éducation n'est pas toute-puissante dans la
mesure où elle s'exerce dans des contextes politiques
et économiques déterminés, elle n'en
dispose pas moins de marges de manœuvres réelles.
Les éducateurs et éducatrices doivent identifier
ces marges de manœuvre afin de pouvoir y
développer une pédagogie de la liberté.
- Les parents sont les premiers éducateurs. Mais
l'exercice de la parentalité ne s'improvise pas. Les
évolutions actuelles de la structure familiale, mais
aussi, plus largement, des situations sociales, imposent une
réflexion sur les conditions d'exercice de la
parentalité. Elles exigent des États le
développement une d'une formation à la
parentalité, en particulier en direction des
populations les plus fragiles.
- Plus généralement, et pour faire face aux
nouvelles données du monde contemporain, il faut
promouvoir toutes les possibilités en matière de
réflexion sur l'éducation : les parents, les
enseignants et les acteurs sociaux de toutes sortes doivent
pouvoir travailler ensemble sur des questions comme l'exercice
de l'autorité et l'usage des sanctions, l'accès
à la lecture critique, le bon usage des médias,
etc.
- Dans l'ensemble des acteurs éducatifs,
l'École détient un place spécifique :
elle a pour mission de contribuer à
l'émancipation des personnes par la transmission des
savoirs. Cette émancipation s'effectue tout autant et
indissociablement grâce à la nature des savoirs
et à la manière dont ils sont enseignés.
- Les savoirs scolaires doivent permettre à l'enfant
de comprendre le monde dans lequel il vit et, en particulier,
de connaître toutes les étapes de la construction
progressive de l'humanité : apparition du monde et de
l'homme, développement des sociétés de
droit, émancipation de l'homme à l'égard
des forces de la nature, construction des savoirs par rapport
à toutes les formes de superstition, reconnaissance
progressive de la dignité de tous les humains, efforts
des hommes en faveur de la solidarité et contre toutes
les formes de repliement et de dictature. Cette
évolution vers plus de liberté et de
solidarité, ainsi que la lutte contre tous les
obstacles qu'elle a rencontrée, constitue le fil
directeur de l'élaboration des programmes scolaires.
- Ce fil directeur doit exister dès
l'éducation enfantine qui doit devenir un droit reconnu
par tous les états. La scolarisation de la petite
enfance à partir de 3 ans est un moyen indispensable
pour lutter contre l'inégalité des conditions
sociales et des environnements culturels.
- Au cours de la scolarité obligatoire,
l'éducation scolaire doit s'émanciper des
découpages universitaires
épistémologiquement légitimes, mais qui
ne garantissent pas, s'ils sont simplement projetés
dans l'école, la formation du citoyen.
L'éducation scolaire doit partir des «
problèmes » que tout citoyen doit apprendre
à gérer et à résoudre et non des
catégorisations disciplinaires
sédimentées dans la sphère des savoirs
savants. Les disciplines universitaires doivent donc
être mobilisées comme des « disciplines
contributoires » et non structurantes de
l'activité scolaire.
- L'ensemble des savoirs scolaires peut être
regroupé, d'une part, en deux grands types de «
savoirs transversaux » : 1) Savoir communiquer par oral,
par écrit, avec son corps, en utilisant des outils
mathématiques, les technologies de la communication et
au moins une autre langue vivante que sa langue maternelle. 2)
Savoir créer avec des mots, son corps et toutes sortes
de matériaux, à partir d'approches
différenciées de démarches
créatrices et de manière individuelle et
collective. À travers ces deux champs de «
savoirs transversaux » et en travaillant à leur
formation, la scolarité obligatoire doit, d'autre part,
s'attacher à trois champs de savoirs spécifiques
qui conditionnent l'accès à une
citoyenneté lucide et solidaire : 1) L'éducation
à la santé, à l'environnement et au
développement durable. 2) L'éducation
scientifique et technologique qui permet de comprendre le
fonctionnement et les dysfonctionnements des objets techniques
usuels ainsi que les enjeux liés au statut et à
l'usage de la science. 3 ) L'éducation à la
citoyenneté par la découverte de l'histoire de
l'émergence de la démocratie et
l'expérimentation de ses principes et de ses modes de
fonctionnement dans des cadres et sur des objets
adaptés au niveau de développement de l'enfant.
- Les savoirs scolaires doivent être enseignés
de telle manière que, dans l'acte même de leur
enseignement, ils soient porteurs d'émancipation. Pour
cela les savoirs ne doivent pas être
présentés comme des essences éternelles
et immuables mais comme des constructions des hommes dans le
processus de leur émancipation ;
- Les apprentissages scolaires doivent permettre à
tous les enfants d'apprendre progressivement à
distinguer ce qui relève du « savoir » et
ce qui relève du « croire », ce qui
relève de « la connaissance » de ce qui
relève de « l'opinion », ce qui
relève de « l'objectivité scientifique
» de ce qui relève de la « croyance
personnelle ou collective ». L'école n'a pas
à discréditer ce qui relève des choix
personnels, mais à enseigner ce qui vaut pour tous.
Cette distinction est fondatrice de la laïcité.
- Les apprentissages scolaires doivent également
former l'élève à « penser par
lui-même » et à résister à
toutes les formes d'emprise des clans, groupes et tribus de
toutes sortes. L'adulte doit aider l'enfant à
résister à toutes les « pressions à
la norme » et, en particulier, les pressions
commerciales des marques.
- Les apprentissages scolaires doivent, plus
généralement, permettre le développement
de la pensée critique. Dans cette perspective, un sort
particulier sera réservé à la lecture de
l'image et à l'éducation aux médias.
- Les apprentissages scolaires doivent être
effectués avec des méthodes qui respectent la
dignité et la liberté de l'enfant. Au fur et
à mesure qu'il grandit et qu'il peut l'assumer,
l'élève doit être associé au choix
de ces méthodes.
- L'École doit lutter contre la marchandisation des
savoirs scolaires, en particulier à travers un combat
contre l'hégémonie des notes. La prise en compte
des progrès de chacun et du développement de sa
personnalité doit entrer systématiquement en
ligne de compte.
- Pour lutter contre la marchandisation des savoirs
scolaires, l'École doit promouvoir « la
pédagogie du chef d'œuvre » : les
activités scolaires doivent être
finalisées par des travaux personnels ou collectifs
qui, poussés au plus haut degré d'exigence,
permettent, à travers des tâches dans lesquelles
les élèves s'investissent pleinement, de
dé rencontrer des obstacles et d'élaborer des
savoirs. Les enseignants accompagnent cet investissement en
étant attentifs aux progrès
réalisés par chacun. Ils peuvent utiliser des
échelles de progression afin de permettre à
l'élève de se situer au regard des exigences qui
lui sont manifestées. En aucun cas, un travail ne doit
« être payé d'une mauvaise note » et
abandonné. Tout travail imparfait doit être
repris et poussé à son terme.
- Les règles de fonctionnement de l'École
comportent nécessairement une part non
négociable (les missions de l'institution, les
programmes, l'interdit de la violence, le respect des biens
collectifs), mais elles comportent également une part
négociable avec les élèves dans le cadre
de dispositifs pédagogiques structurés et
organisés par le maître (« conseil
d'élèves »). Les adultes ont ici pour
mission d'aider les élèves à construire
« le bien commun » et à identifier les
moyens de le faire respecter.
- Les sanctions ne doivent pas exclure. Car
l'élève qui commet une faute s'exclut
déjà par lui-même de la
collectivité. Les sanctions doivent donc être
conçues pour lui permettre de réintégrer
le groupe et d'y retrouver une place en respectant les autres.
- La classe comportant un groupe d'élèves
homogènes et de niveau identique n'est qu'une
manière parmi d'autres d'organiser l'École. Il
faut diversifier aujourd'hui les modes de regroupement afin de
mieux répondre aux besoins des élèves :
groupes de niveau et besoin, groupe d'activités,
groupes d'appartenance, groupes de suivi, etc. Il faut
également diversifier les situations de travail :
enseignement collectif, travail en petits groupes, recherches
documentaires, travail individualisé, ateliers de
création, etc.
- L'École publique a la responsabilité de
faire accéder tous les élèves aux savoirs
qu'elle enseigne. Elle ne peut se contenter de dispenser des
cours et de renvoyer leur appropriation au travail personnel
de l'élève ou au soutien des parents.
L'encadrement de l'étude fait partie intégrante
de ses missions.
- L'École publique doit être à
elle-même son propre recours : tout élève
en difficulté doit pouvoir trouver dans l'École
un dispositif et une personne capables de répondre
à ses questions. L'École publique ne doit jamais
renvoyer ses élèves et ses parents vers des
structures privés ou vers le marché.
- Au sein de l'École publique, l'orientation des
élèves ne doit pas se faire sur la base de
l'échec dans certaines disciplines, mais dans le cadre
d'une éducation au choix tout au long de la
scolarité.
- L'orientation vers les filières professionnelles ne
doit, en aucun cas, être proposée et vécue
comme une sanction. L'École publique se doit de
reconnaître la diversité des intelligences et
l'égale dignité des voies de formation.
- L'École doit être accueillante envers les
familles, même si celles-ci ne doivent pas se substituer
aux enseignants. Les parents doivent toujours pouvoir obtenir
l'information qu'ils souhaitent sur les activités de
l'École et le développement scolaire de leurs
enfants.
- Les évolutions et les réformes de
l'École ne peuvent être imposées aux
enseignants par les gouvernements sans consultation ni
accompagnement formatif. S'il appartient aux gouvernements de
trancher, en dernier ressort, du « bien commun »,
il ne peut considérer les enseignants comme de simples
exécutants.
- Il revient aux pouvoirs publics de mettre en place les
structures nécessaires pour détecter , analyser
et faire connaître les travaux pédagogiques qui
se déroulent dans les établissements scolaires.
Il leur revient également de favoriser les
échanges de pratiques et la mutualisation des acquis.
- La formation initiale et continue des enseignants doit
être une priorité. Elle doit être
organisée par les instances compétentes à
partir d'un recueil des demandes. Par ailleurs, toutes les
associations et tous les mouvements pédagogiques qui
organisent de la formation des enseignants doivent être
encouragés et aidés.
- Ces propositions ne sont qu'une première
étape dans la reconstruction nécessaire d'une
utopie éducative pour faire face aux défis du
XXIème siècle. Elles doivent être
complétées et enrichies par tous les hommes et
toutes les femmes qui croient plus que jamais
nécessaire de « se souvenir du futur ».
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Philippe Meirieu - Page publiée le 07-02-2005
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