- L'éducation n'est pas un processus de
fabrication, mais l'accompagnement de l'émergence
d'un sujet libre. C'est pourquoi aucun système
éducatif ne saurait être astreint à une
« obligation de résultats ». En
revanche, il est astreint à une « obligation
de moyens » et doit rendre compte de la
manière la plus transparente possible de tous les
moyens qu'il met en œuvre pour lutter contre
l'échec scolaire générateur de
détresse individuelle et sociale, qui compromet
l'avenir de la société tout entière et
génère, sur la durée, d'immenses
coûts sociaux.
- Dans une société démocratique,
l'éducation est consubstantiellement
éducation à la démocratie : elle forme
des citoyens capables de comprendre le monde, de
définir ensemble le bien commun et de travailler
à plus de solidarité entre les hommes et
entre les peuples.
- L'éducation est une responsabilité
collective à l'égard du futur. Elle
conditionne l'avenir du monde. Les parents, les enseignants
et cadres éducatifs, les associations, les hommes et
femmes de communication, les artistes et, plus
généralement, tout le tissu social exercent
ensemble cette responsabilité. Dans une
société démocratique « le projet
éducatif » est affaire de tous et chacun doit
y contribuer.
- En ce qu'elle conditionne l'avenir de la
démocratie et la pérennité du monde,
l'éducation ne peut être soumise à la
logique marchande et aux intérêts à
court terme des puissances économiques. En ce
qu'elle se donne pour objectif la formation des personnes,
l'éducation ne peut être soumise à
l'obligation de résultats et son efficacité
ne peut être mesurée en termes de
performances.
- La qualité de l'éducation doit être
évaluée en tenant compte des finalités
de cette dernière. Outre les critères
concernant le niveau scolaire des élèves,
elle doit intégrer des indicateurs concernant la
formation citoyenne : apprentissage de la décision
collective et de la démocratie
représentative, autonomie documentaire, esprit
critique à l'égard des médias,
initiatives solidaires, développement de la
créativité.
- Si l'éducation n'est pas toute-puissante dans la
mesure où elle s'exerce dans des contextes
politiques et économiques déterminés,
elle n'en dispose pas moins de marges de manœuvres
réelles. Les éducateurs et éducatrices
doivent identifier ces marges de manœuvre afin de
pouvoir y développer une pédagogie de la
liberté.
- Les parents sont les premiers éducateurs. Mais
l'exercice de la parentalité ne s'improvise pas. Les
évolutions actuelles de la structure familiale, mais
aussi, plus largement, des situations sociales, imposent
une réflexion sur les conditions d'exercice de la
parentalité. Elles exigent des États le
développement une d'une formation à la
parentalité, en particulier en direction des
populations les plus fragiles.
- Plus généralement, et pour faire face aux
nouvelles données du monde contemporain, il faut
promouvoir toutes les possibilités en matière
de réflexion sur l'éducation : les parents,
les enseignants et les acteurs sociaux de toutes sortes
doivent pouvoir travailler ensemble sur des questions comme
l'exercice de l'autorité et l'usage des sanctions,
l'accès à la lecture critique, le bon usage
des médias, etc.
- Dans l'ensemble des acteurs éducatifs,
l'École détient un place spécifique :
elle a pour mission de contribuer à
l'émancipation des personnes par la transmission des
savoirs. Cette émancipation s'effectue tout autant
et indissociablement grâce à la nature des
savoirs et à la manière dont ils sont
enseignés.
- Les savoirs scolaires doivent permettre à
l'enfant de comprendre le monde dans lequel il vit et, en
particulier, de connaître toutes les étapes de
la construction progressive de l'humanité :
apparition du monde et de l'homme, développement des
sociétés de droit, émancipation de
l'homme à l'égard des forces de la nature,
construction des savoirs par rapport à toutes les
formes de superstition, reconnaissance progressive de la
dignité de tous les humains, efforts des hommes en
faveur de la solidarité et contre toutes les formes
de repliement et de dictature. Cette évolution vers
plus de liberté et de solidarité, ainsi que
la lutte contre tous les obstacles qu'elle a
rencontrée, constitue le fil directeur de
l'élaboration des programmes scolaires.
- Ce fil directeur doit exister dès
l'éducation enfantine qui doit devenir un droit
reconnu par tous les états. La scolarisation de la
petite enfance à partir de 3 ans est un moyen
indispensable pour lutter contre l'inégalité
des conditions sociales et des environnements
culturels.
- Au cours de la scolarité obligatoire,
l'éducation scolaire doit s'émanciper des
découpages universitaires
épistémologiquement légitimes, mais
qui ne garantissent pas, s'ils sont simplement
projetés dans l'école, la formation du
citoyen. L'éducation scolaire doit partir des
« problèmes » que tout citoyen doit
apprendre à gérer et à résoudre
et non des catégorisations disciplinaires
sédimentées dans la sphère des savoirs
savants. Les disciplines universitaires doivent donc
être mobilisées comme des « disciplines
contributoires » et non structurantes de
l'activité scolaire.
- L'ensemble des savoirs scolaires peut être
regroupé, d'une part, en deux grands types de
« savoirs transversaux » : 1) Savoir
communiquer par oral, par écrit, avec son corps, en
utilisant des outils mathématiques, les technologies
de la communication et au moins une autre langue vivante
que sa langue maternelle. 2) Savoir créer avec des
mots, son corps et toutes sortes de matériaux,
à partir d'approches différenciées de
démarches créatrices et de manière
individuelle et collective. À travers ces deux
champs de « savoirs transversaux » et en
travaillant à leur formation, la scolarité
obligatoire doit, d'autre part, s'attacher à trois
champs de savoirs spécifiques qui conditionnent
l'accès à une citoyenneté lucide et
solidaire : 1) L'éducation à la santé,
à l'environnement et au développement
durable. 2) L'éducation scientifique et
technologique qui permet de comprendre le fonctionnement et
les dysfonctionnements des objets techniques usuels ainsi
que les enjeux liés au statut et à l'usage de
la science. 3 ) L'éducation à la
citoyenneté par la découverte de l'histoire
de l'émergence de la démocratie et
l'expérimentation de ses principes et de ses modes
de fonctionnement dans des cadres et sur des objets
adaptés au niveau de développement de
l'enfant.
- Les savoirs scolaires doivent être
enseignés de telle manière que, dans l'acte
même de leur enseignement, ils soient porteurs
d'émancipation. Pour cela les savoirs ne doivent pas
être présentés comme des essences
éternelles et immuables mais comme des constructions
des hommes dans le processus de leur émancipation
;
- Les apprentissages scolaires doivent permettre à
tous les enfants d'apprendre progressivement à
distinguer ce qui relève du « savoir »
et ce qui relève du « croire », ce qui
relève de « la connaissance » de ce qui
relève de « l'opinion », ce qui
relève de « l'objectivité scientifique
» de ce qui relève de la « croyance
personnelle ou collective ». L'école n'a pas
à discréditer ce qui relève des choix
personnels, mais à enseigner ce qui vaut pour tous.
Cette distinction est fondatrice de la
laïcité.
- Les apprentissages scolaires doivent également
former l'élève à « penser par
lui-même » et à résister à
toutes les formes d'emprise des clans, groupes et tribus de
toutes sortes. L'adulte doit aider l'enfant à
résister à toutes les « pressions
à la norme » et, en particulier, les pressions
commerciales des marques.
- Les apprentissages scolaires doivent, plus
généralement, permettre le
développement de la pensée critique. Dans
cette perspective, un sort particulier sera
réservé à la lecture de l'image et
à l'éducation aux médias.
- Les apprentissages scolaires doivent être
effectués avec des méthodes qui respectent la
dignité et la liberté de l'enfant. Au fur et
à mesure qu'il grandit et qu'il peut l'assumer,
l'élève doit être associé au
choix de ces méthodes.
- L'École doit lutter contre la marchandisation
des savoirs scolaires, en particulier à travers un
combat contre l'hégémonie des notes. La prise
en compte des progrès de chacun et du
développement de sa personnalité doit entrer
systématiquement en ligne de compte.
- Pour lutter contre la marchandisation des savoirs
scolaires, l'École doit promouvoir « la
pédagogie du chef d'œuvre » : les
activités scolaires doivent être
finalisées par des travaux personnels ou collectifs
qui, poussés au plus haut degré d'exigence,
permettent, à travers des tâches dans
lesquelles les élèves s'investissent
pleinement, de dé rencontrer des obstacles et
d'élaborer des savoirs. Les enseignants accompagnent
cet investissement en étant attentifs aux
progrès réalisés par chacun. Ils
peuvent utiliser des échelles de progression afin de
permettre à l'élève de se situer au
regard des exigences qui lui sont manifestées. En
aucun cas, un travail ne doit « être
payé d'une mauvaise note » et
abandonné. Tout travail imparfait doit être
repris et poussé à son terme.
- Les règles de fonctionnement de l'École
comportent nécessairement une part non
négociable (les missions de l'institution, les
programmes, l'interdit de la violence, le respect des biens
collectifs), mais elles comportent également une
part négociable avec les élèves dans
le cadre de dispositifs pédagogiques
structurés et organisés par le maître
(« conseil d'élèves »). Les
adultes ont ici pour mission d'aider les
élèves à construire « le bien
commun » et à identifier les moyens de le
faire respecter.
- Les sanctions ne doivent pas exclure. Car
l'élève qui commet une faute s'exclut
déjà par lui-même de la
collectivité. Les sanctions doivent donc être
conçues pour lui permettre de
réintégrer le groupe et d'y retrouver une
place en respectant les autres.
- La classe comportant un groupe d'élèves
homogènes et de niveau identique n'est qu'une
manière parmi d'autres d'organiser l'École.
Il faut diversifier aujourd'hui les modes de regroupement
afin de mieux répondre aux besoins des
élèves : groupes de niveau et besoin, groupe
d'activités, groupes d'appartenance, groupes de
suivi, etc. Il faut également diversifier les
situations de travail : enseignement collectif, travail en
petits groupes, recherches documentaires, travail
individualisé, ateliers de création,
etc.
- L'École publique a la responsabilité de
faire accéder tous les élèves aux
savoirs qu'elle enseigne. Elle ne peut se contenter de
dispenser des cours et de renvoyer leur appropriation au
travail personnel de l'élève ou au soutien
des parents. L'encadrement de l'étude fait partie
intégrante de ses missions.
- L'École publique doit être à
elle-même son propre recours : tout
élève en difficulté doit pouvoir
trouver dans l'École un dispositif et une personne
capables de répondre à ses questions.
L'École publique ne doit jamais renvoyer ses
élèves et ses parents vers des structures
privés ou vers le marché.
- Au sein de l'École publique, l'orientation des
élèves ne doit pas se faire sur la base de
l'échec dans certaines disciplines, mais dans le
cadre d'une éducation au choix tout au long de la
scolarité.
- L'orientation vers les filières professionnelles
ne doit, en aucun cas, être proposée et
vécue comme une sanction. L'École publique se
doit de reconnaître la diversité des
intelligences et l'égale dignité des voies de
formation.
- L'École doit être accueillante envers les
familles, même si celles-ci ne doivent pas se
substituer aux enseignants. Les parents doivent toujours
pouvoir obtenir l'information qu'ils souhaitent sur les
activités de l'École et le
développement scolaire de leurs enfants.
- Les évolutions et les réformes de
l'École ne peuvent être imposées aux
enseignants par les gouvernements sans consultation ni
accompagnement formatif. S'il appartient aux gouvernements
de trancher, en dernier ressort, du « bien commun
», il ne peut considérer les enseignants comme
de simples exécutants.
- Il revient aux pouvoirs publics de mettre en place les
structures nécessaires pour détecter ,
analyser et faire connaître les travaux
pédagogiques qui se déroulent dans les
établissements scolaires. Il leur revient
également de favoriser les échanges de
pratiques et la mutualisation des acquis.
- La formation initiale et continue des enseignants doit
être une priorité. Elle doit être
organisée par les instances compétentes
à partir d'un recueil des demandes. Par ailleurs,
toutes les associations et tous les mouvements
pédagogiques qui organisent de la formation des
enseignants doivent être encouragés et
aidés.
- Ces propositions ne sont qu'une première
étape dans la reconstruction nécessaire d'une
utopie éducative pour faire face aux défis du
XXIème siècle. Elles doivent être
complétées et enrichies par tous les hommes
et toutes les femmes qui croient plus que jamais
nécessaire de « se souvenir du futur
».
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