Je ne reviendrai que très brièvement sur le petit séïsme que représente l'arrivée
des TICE en général et d'Internet dans les CDI. Il est clair que cela a bouleversé
la façon de travailler des documentalistes, autant dans la façon de gérer et
mettre à disposition leur fonds documentaires que dans la façon de rechercher
l'information. Il est clair aussi que leur charge de travail dans ces deux domaines
a été multipliée par trois ou quatre.
Mais le problème, qui s'est immédiatement révélé corrélatif, est celui de l'utilisation
pédagogique de ces technologies. J'ai coutume de dire et je pense profondément
qu'un des rôles sociaux fondamentaux de l'enseignant (entre autres) est de réfléchir
en permanence à l'utilisation pédagogique des outils que lui offre la société
de son temps.
Nous avons donc de quoi ! Car le problème qui se pose désormais avec acuité
pour les documentalistes, mais aussi pour tous les enseignants se résume à ceci
: comment apprendre aux élèves à apprendre dans ce nouveau contexte, dans un
tourbillon d'informations déferlantes, sans cesse renouvelées où il faut faire
des sélections, des choix et des tris. Comment utiliser cet outil pour que les
enfants se construisent leurs savoirs, car c'est la seule façon de réellement
apprendre, personne ne le nie, mais personne n'a de recette définitive...
A partir de ces quelques évidences, quelles peuvent être les pratiques d'Internet
dans les CDI et plus généralement des équipes éducatives dans les CDI ?
Commençons, comme les mathématiciens, par supposer quelques problèmes résolus
pour ne pas avoir à y revenir. Nous supposerons :
1) Que les problèmes techniques de maintenance du matériel sont maîtrisés, et
que les locaux et le personnel du CDI sont suffisants, compétents et non surchargés
de tâches non seulement diverses, mais qui ont tendance à devenir incohérentes.
2) Que les enfants, les élèves, sont tous des lecteurs convenables....
Dans ce contexte, les pratiques, disons le tout net (et sans jeu de mot), ne
dépendent pas exclusivement des documentalistes. La documentation n'existe pas
seule. Apprendre à s'informer nécessite de s'appuyer sur le disciplinaire sinon
cela n'a aucun sens. D'où la nécessité d'un travail collaboratif sans faille
des équipes enseignantes, c'est-à-dire le plus souvent la nécessité d'un projet
interdisciplinaire doté d'objectifs clairs.
Ceci posé tous les cas de figure sont possibles dans l'utilisation d'Internet
et des sources numériques d'information :
- Le blocage absolu
- La liberté surveillée
- La liberté absolue
En fait, si on les laissait faire, les documentalistes se préoccuperaient moins
de l'efficacité de l'outil que de son utilisation pédagogique. Ce qui hérisse
beaucoup de collègues (et moi !!) c'est qu'on favorise toujours l'obtention
d'un résultat de recherche documentaire en temps limité au détriment de la compréhension
de la démarche, et de la compréhension des enjeux qu'impliquent les bases de
données numériques. Nous sommes habitués à entendre :" Il faudrait que les élèves
aient obtenus des documents sur.... ceci ou cela avant la fin de l'heure". Les
TPE et les Travaux Croisés pourraient contribuer à changer rapidement cette
façon d'envisager les choses. En fait, la question pédagogique de fond est toujours
la même quel que soit l'outil depuis l'ère des Druides en passant par la galaxie
Gutemberg jusqu'à l'ère du numérique : "comment vais-je faire afin que ces outils
numériques puissent être un levier efficace d'apprentissage" ? C'est tout et
c'est beaucoup.
Voici quelques réflexions à ce sujet, qui hantent sans arrêt les réflexions
et les discussions des enseignants documentalistes.
Pour être bref, il y a trois niveaux, trois étapes de traitement du problème
pédagogique.
A - Le palier préparatoire à la recherche.
A ce niveau , il n'est pas nécessaire que tout soit basé sur l'outil numérique.
Par exemple, il ne faut jamais occulter les problèmes de vocabulaire lorsqu'on
s'attaque à préparer un élève à interroger des banques de données !! L'acquisition
(et la compréhension) d'un vocabulaire spécifique à un thème de recherche précis,
c'est une base de départ incontournable et il est évident que les dictionnaires
ou tout autre document papier sont aussi utiles que des documents numériques,
et d'ailleurs, au cours de tout ce travail, il ne faut jamais laisser croire
aux élèves que le document papier est devenu obsolète. Ce serait une grave erreur
pédagogique.
On peut aussi utiliser avec beaucoup de profit les Thésaurus numérisés, les
aides et mode d'emplois des moteurs de recherche... et même les contenus des
balises meta des pages HTML !!! Ce qui aura aussi l'avantage considérable de
faire comprendre aux enfants comment se compose [...] | une page Web par rapport à son
sujet. Cette phase du travail est rarement prise en compte de manière accentuée
et nous, documentalistes, le regrettons, car elle est très constructrice des
savoirs de l'élève. Cette phase de conceptualisation du sujet, par tous les
moyens, demande du temps, et c'est le temps qui manque le plus aux collègues
de discipline ! C'est à revoir !
B- Le niveau de la recherche lui-même.
Avec ce que cela suppose de savoirs et de savoir-faire acquis à l'étape précédente,
mais aussi et en outre, ce qu'ils doivent acquérir au cours de cette étape en
particulier les techniques d' interrogation de bases de données. Or, il faut
noter que la phase précédente bien acquise et bien appliquée nous permet en
outre de ne plus prêter le flan à une critique trop aisée qui nous assimile
à des "enseignants de mode d'emploi". La compréhension préliminaire du vocabulaire
associé au thème va permettre aux élèves de mieux lire les données et d'y pratiquer
des choix et des tris.
Ce palier doit déboucher sur la collation, le classement de données pertinentes.
Et puisqu'il est question d'Internet, notons au passage un moyen simple de vérifier
que l'élève a acquis son sujet, qu'il est capable de repérer désormais les informations
pertinentes dans une banque de données. Ce moyen en effet, c'est Internet. A
ce moment, si on demande aux élèves de trouver, seuls, en une heure, un à deux
sites Web bien ciblés et bien pertinents par rapport au sujet, et s'ils y arrivent,
alors on peut dire qu'il y a bonne compréhension de ce sujet.
C- La phase de travail collaboratif d'accroissement de son savoir et de restitution.
Si on demande alors aux élèves de construire une ou plusieurs pages web de
présentation du thème de recherche, il est clair que le travail collaboratif
de mise en page et le besoin de clarté et de cohérence va permettre aux élèves
de mieux placer, comprendre et construire le savoir relatif à ce thème.
J'ai dissocié nettement ces trois phases pour la commodité de l'exposé. Mais
on peut, si on se sent capable de le pratiquer, en imbriquer étroitement les
processus, à condition toutefois que les élèves aient clairement défini et compris
le vocabulaire nécessaire à cette recherche. On n'insistera jamais assez sur
ce point précis, qui conditionne largement tout le reste. Il est en outre indispensable
que tout cela doit s'accomplir dans le cadre trans, multi, pluridisciplinaire,
genre TPE, TC, mais améliorés dans le sens que j'ai indiqué.
Voyons maintenant et pour terminer comment aborder le thème très controversé
de la "sécurité" des élèves dans un tel contexte.
D'abord, les élèves sont-ils en danger ? Et en quoi ?
Je fais l'impasse volontairement sur les sites à caractère pornographique ou
pédophile qui ne représentent pas le danger fondamental, selon moi, même si,
bien entendu, il ne me parait pas "décent" de laisser des élèves seuls face
à des "informations" dont la portée pédagogiques n'est ni évidente, ni essentielle.
En fait, tout fait partie d'un contexte général global, plus grave, plus difficile,
donc qui requiert toute notre attention d'enseignant !
Il faut faire en sorte que les élèves aient une attitude critique face à une
information virtuelle, déferlante, et surtout non vérifiée et validée par un
quelconque filtre scolaire.
A l'évidence il s'agit d'un travail de fond énorme, de longue haleine, dévolu
à toute la communauté éducative et pas seulement aux documentalistes. Ce travail
d'apprendre à apprendre devient fondamental à cause d'internet. On ne peut plus
y échapper. Mais il suppose une culture préalable que les élèves n'ont pas et
qu'ils doivent justement acquérir chemin faisant, et c'est toute la difficulté
de la démarche pédagogique à inventer et à proposer. Cela repose entièrement
aussi le problème des bases que doit détenir impérativement tout élève. Il est
donc normal qu'il y ait des erreurs et des tâtonnements. Cela ne doit pas décourager.
Les profs de discipline et les documentalistes ont eux aussi à leur disposition
les possibilités collaboratives d'Internet pour pouvoir aisément se concerter
et faire avancer plus rapidement ces techniques éducatives capitales.
Le travail de médiateur vers les capacités de s'informer intelligemment, vers
les possibilités de savoir trier, critiquer, classer les informations devient
un des aspects essentiels de l'enseignement de notre époque. C'est Internet
qui en est le détonateur et qui en démontre l'urgente nécessité. On ne résoudra
pas ce problème en baillonnant l'outil dans l'enceinte scolaire ou en l'ostracisant,
mais en l'intégrant dans le cadre des objectifs fondamentaux de l'Ecole : faire
des élèves cultivés, capables de continuer à se cultiver après l'école, et civiquement
responsables de leurs choix. |