Patrick Picard
Faut-il croire
ce que je dis, ou ce que je fais ? Après une
journée de convention, les militants UMP ont entendu ce
qu'ils voulaient entendre : " N'ayons plus aucun complexe pour
occuper le terrain de l'éducation " et sus aux
pédagos ! En fin de journée, Nicolas Sarkozy a
tracé les pistes de l'Ecole d'après 2007, s'il est
élu. Avec un discours appuyé en direction des
enseignants : " N'ayeeeeez pas peur !"
Il y avait de la
schizophrénie dans l'air, à la "Convention pour
la France d'après" organisée par l'UMP le 22
février à Paris, sur le thème de
l'Education. "Le temps du système éducatif
n'est pas celui du jeu politico-médiatique" affirmait
d'entrée Gilles De Robien, ministre UDF salué par
la salle qui pensait déjà aux
échéances de 2007.
Noble affirmation, aussitôt démentie par une
déclaration fracassante : "Il faut rompre avec le
pédagogisme à tout crin, qui laisse croire que
l'élève doit construire les savoirs, que le
professeur est l'égal de l'élève. Les
instituteurs ne se satisfont pas de cet état de fait,
comme l'indiquent les jeunes enseignants qui sortent de l'IUFM.
Il faut rendre aux enseignants les moyens de rétablir
l'ordre, s'il le faut en faisant intervenir la police : chacun
son travail !".
Au-delà de
l'assistance acquise à la cause, le propos était
évidemment de s'adresser aux enseignants : "Il faut
avoir le courage de dépasser la pensée
68(…) Depuis 20 ans, les professeurs sont soumis à
rude épreuve, on a déconsidéré
l'apprentissage (…) La société demande
toujours plus aux enseignants. Ils ne sont pas des assistantes
sociales".
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| Marc Le Bris à la convention de
l'UMP - Photo Café pédagogique. |
La présence
à la tribune de présumés "experts du
terrain", comme Marc Le Bris ou Isabel Weiss était
là pour en attester, en signifiant la volonté de
ré-instituer les enseignants dans leur noble mission,
pour "construire la cohésion nationale par les
apprentissages". Marc le Bris se tailla une ovation en
demandant "de l'aide" pour que les orientations de M. De
Robien soient bien appliquées dès la
rentrée : "en effet, quand on sait qu'une seule
méthode est conforme à la circulaire Robien
(Léo & Léa, ndlr), et que tous les cadres ont
été formatés par les méthodes
globales des années 70, qui viendra vérifier que
les enseignants appliquent bien la circulaire ?"
Mme Weiss,
professeur de philosophie, enchaîna en décriant le
"cynisme" des instituteurs pour qui "il vaut mieux
faire des sorties que leur apprendre à lire des textes
simples", handicapant ainsi volontairement leurs
élèves pour toute leur vie
d'éléments fondamentaux "accessibles à
tous, dont il est scandaleux de les priver". Elle insista
sur le caractère non-négociable du respect de
l'enseignant, de l'ordre et du calme qui doit régner dans
la classe, condition préalable de l'enseignement.
On atteignit des
sommets avec la présentation d'un manuel
d'économie (qui n'eut pas l'honneur d'être
cité), selon lequel l'enseignement de l'économie
était uniquement présenté à charge
contre le marché, la droite et le libéralisme,
amenant les vociférations de la salle s'exclamant
"où est la République ?" ou "que fait le
gouvernement pour attaquer les éditeurs ?"
Le choc vient toujours de l'étranger
"Les choses ne
sont pas si mauvaises en France" expliqua alors en anglais
Andreas Schleicher, au nom de l'OCDE, organisme peu
soupçonnable de pensée soixante-huitarde.
Contrairement à ce qui avait été doctement
asséné plus tôt, il expliqua qu'il
était urgent de ne pas imposer aux enseignants ce qu'ils
doivent enseigner, et comment ils doivent l'enseigner. "On
doit renforcer la coopération entre les enseignants, pour
qu'ils comprennent les forces et les faiblesses de
l'établissement où ils travaillent. Il faut aussi
investir dans le réseau de soutien et la formation
continue enseignants". Il vanta la décentralisation,
pourvu qu'elle soit assortie d'une norme nationale, et d'un
travail national sur l'évaluation. "Les
systèmes scolaires qui réussissent ne passent pas
par la simple répétition. Encore faut-il
individualiser, trouver des manières de responsabiliser
les apprenants pour leur faire sentir qu'ils existent comme
individu et non uniquement comme classe. Les défis
posés à l'école iront croissants, et ce que
nous avons du mal à réaliser aujourd'hui sera
encore plus difficile demain, étant donnée
l'expansion continuelle des besoins de qualification dans les
sociétés industrielles."
Illustrant le
propos, Kristina Kaihari-Salminen, conseillère au
National board of education de Finlande, décrivit ce qui,
d'après elle, fait la réussite du système
finlandais : aucune sélection, proximité du
domicile, scolarité unique de neuf ans, beaucoup de
soutien, pas de redoublement, pas de classement. Et pour les
enseignants : large autonomie, recrutement local, formation sur
5 ans, liberté des méthodes, travail collectif,
"social-constructivisme" en pédagogie,
évaluation permanente, feed-back-positif des
élèves,
Son
collègue anglais, Alan Wells, insista sur la loi, dans un
univers très libéral, demande désormais de
se conformer à des objectifs de performance nationaux,
dans une approche très centralisée. Si des
améliorations sensibles ont été
constatées, 20% d'élèves sont toujours en
grande difficulté, eux-mêmes enfants de parents qui
ont été en difficultés. Il mit en garde
cependant "les inspections répétées qui
produisent des tableaux de performance des écoles
contre-productifs, dans une atmosphère de
dénonciation publique qui n'est pas bonne."
La salle
mesura-t-elle alors le grand écart entre ces exemples
internationaux et la volonté de "rompre avec le
pédagogisme" affichée par ceux qu'elle avait
entendu précédemment ? Certains, sans aucune
doute.
"Comment sauver ce que l'Education a abandonné
?"
Ne s'y trompant
pas, elle, Marie-Christine Bellosta, responsable de la Fondation
pour l'Innovation Politique, fustigea l'expert de l'OCDE et
ramena au premier plan la nécessité de "changer
de méthodes d'enseignement" qui empêchent de
"diffuser le savoir en laissant de côté les
enfants les plus défavorisés".
Elle réclama des "mesures techniques qui feront
grincer les dents" : la suppression des épreuves
didactiques aux concours de recrutement, "l'évaluation
des élèves en fin d'année pour qu'on puisse
évaluer la performance individuelle des enseignants",
la réécriture des programmes en incluant le socle
commun à la fin du primaire, prenant soin de
préciser qu'il ne devait pas être un viatique
automatique pour l'entrée dans l'enseignement
secondaire.
Xavier Darcos,
ex-ministre, abonda : "Le constat est unanime, la
théologie de l'Education recule devant les constats
objectifs. Les parents ne sont plus dupes, ils n'acceptent plus
qu'on impose à toute force les méthodes des
bureaucrates. La réforme est donc possible si on accepte
l'évidence : l'Ecole est inégalitaire, et plus
elle s'enferme dans le constructivisme, plus elle est
inégalitaire pour les enfants des milieux
défavorisés qui ne peuvent pas avoir les
compétences nécessaires. C'est la transmission du
savoir qui est le seul moyen d'apprendre". Mais sans
ambages, il enchaîna immédiatement : "les
établissements qui réussissent sont ceux qui ne
lisent jamais le BO, qui innovent, qui bricolent, qui inventent
leurs méthodes… Laissons les établissements
fonctionner… Soyons concrets, pragmatiques : lorsque
ça se passe bien dans une classe, qu'on veuille bien la
laisser tranquille".
"Et alors vint Sarkozy…"
Toute la
journée, Nicolas par ci, Nicolas par là, les
orateurs, ministres ou ex-ministres compris, avaient pris soin
de s'inscrire dans le fil de l'intervention conclusive de la journée.
Pourtant, comme il l'avait fait le matin dans le Figaro, le
Président de l'UMP répéta son souhait de
s'éloigner de ceux qui "entendent s'emparer des
querelles sur les méthodes pédagogiques pour en
faire des instruments au discrédit de
l'école". C'était pourtant ce qu'on avait
entendu toute la journée… Nicolas Sarkozy
poursuivit, précisant "qu'aucune circulaire au monde
ne peut remplacer les 10 ans d'expérience d'une
maîtresse qui apprend à lire". Evanouis les
pédagogos parcourant la campagne. Sa conclusion fut du
même tonneau : "depuis des années,
l'école s'entend dire qu'elle n'est pas capable de
transmettre les savoirs complexes, qu'elle laisse trop d'enfants
en situation d'échecs, qu'elle ne sait pas s'ouvrir, que
les enseignants sont trop nombreux et pas assez travailleurs.
C'est une injustice. L'école n'attend en
réalité qu'une seule chose : qu'on lui dise ce
qu'on attend d'elle, et qu'on lui fasse confiance".
Confiance…
Pourtant, quelques heures plus tôt, Robien avait à
nouveau appelé à la rescousse
"l'unanimité des chercheurs" montrant l'urgence du
retour de la syllabique, un jeune cadre dynamique, fustigé
l'immobilisme des enseignants, Ferry avait fait des bons mots
sur l'impossibilité pour les profs d'enseigner la
grammaire, on avait ridiculisé les didacticiens qui
prétendent qu'on peut faire "apprendre l'hébreu
ou les mathématiques par la transversalité",
dénoncé la "chappe de plomb qui pèse sur
les enseignants interdits de parole par l'administration".
Claude Bébéar, PDG d'AXA, avait ajouté une
couche de sépia en se déclarant
"stupéfait du mauvais fonctionnement de l'école
primaire dont 20% des élèves n'apprennent pas
à lire", rappelant que sa mère, institutrice,
n'avait échoué qu'avec un seul élève sur sa
carrière… Et Jacqueline de Romilly,
académicienne, s'était une fois de plus
étonnée qu'on écarte avec tant de
méchanceté les jeunes âmes du grec ancien et
des belles lettres, merveilleux instruments de l'éveil
des consciences au bonheur d'apprendre… De controverse,
il n'y en eut guère : un chef d'établissement osant
dire que les TPE pouvaient être utiles fut copieusement
sifflé par la salle…
Dans un tel
contexte, quel crédit faire au discours du
président de l'UMP, lorsqu'il souligne que tout
progrès social est lié avec un progrès
scolaire, que l'Ecole n'a pas réussi à
réduire les inégalités sociales, en
particulier ces dernières années, qu'elle
secrète ses propres injustices, ou qu'il faut être
exigeant avec les élèves de ZEP ?
Pour adapter
l'école "aux besoins de notre temps", N. Sarkozy
proposa de développer le sport à l'école,
d'intégrer les enfants handicapés dans les
classes, d'avoir l'objectif que tous les élèves
deviennent bilingues, de mettre un policier
référent par école. Pour "tirer les
conséquences de ce que nous apprennent les études
internationales PISA", il ne "suffit pas de dire aux
enseignants qu'ils ont un rendement insuffisant, mais il veut
les former en 5 ans en articulant maîtrise disciplinaire
et formation pédagogique"pragmatique"avec l'aide
"d'enseignants référents" à qui on
allégerait le service et augmenterait la
rémunération."
Et enfin, il
annonça clairement avoir l'objectif de supprimer la carte
scolaire qui "empêche les parents de choisir leur
école", favoriser l'autonomie des écoles, les
évaluer mieux, valoriser les chefs
d'établissement, renforcer les internats éducatifs
et les études du soir. Et annoncer dès aujourd'hui
la "garantie de revenir en arrière s'il le
faut".
Assurément,
l'UMP s'est mise en ordre de marche pour faire de l'Ecole un
thème fort de la prochaine campagne
électorale.
Avec une ambition affichée par Nicolas Sarkozy à
la fin de son discours : "Il faut admirer son
maître". Ah ! La sémantique…
Patrick Picard
Page publiée le 23-02-2006
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