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- Entretien avec Bernard Defrance -
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MB - Vous dites qu'apprendre la loi, c'est apprendre à obéir aux objectifs
de construction de la loi et non s'y soumettre passivement. Beau projet. Mais
concrètement, comment envisagez-vous cet apprentissage dans le cadre scolaire
?
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BD : Beau projet ? Non, ce n'est pas exactement un " projet ", rien à voir
avec une quelconque " utopie " : ça se fait depuis longtemps dans les classes
coopératives, organisées selon les principes et les méthodes de la pédagogie
institutionnelle. Voir les milliers de pages écrites par les praticiens qui
racontent et analysent ce qu'ils font au lieu de " faire la leçon " à leurs
collègues (Freinet, Oury, le GRPI du 93, et bien d'autres). Le citoyen n'est
pas seulement celui qui obéit à la loi, parce qu'il en a compris la rationalité
et/ou la moralité, c'est aussi celui qui l'élabore avec les autres citoyens.
Et donc, à l'école, le futur citoyen a à apprendre à obéir à la loi et donc
à la faire avec les autres futurs citoyens, avec l'aide des citoyens de plein
droit que sont (supposés être) les enseignants. " Concrètement " ? Je n'aime
pas bien cet adverbe : sous-entendu, les théoriciens sont bien gentils mais…
Rien n'interdit à un praticien de réfléchir au sens de ce qu'il fait et d'essayer
d'en construire la théorie. Ici, il s'agit de mise en pratique de la loi, et
" concrètement " de (faire) comprendre que toute interdiction qui n'est pas
simultanément autorisation n'a pas de sens. Je peux raconter ? Dans mes cinq
classes de terminales, je mène une bataille sans fin contre le bavardage : je
fais taire, impitoyablement, le bavard… pour qu'il puisse parler, en totale
liberté. Et s'il n'ose pas parler, par peur de passer pour un " bouffon " -
ils ont quinze ans d'école derrière eux -, il peut toujours écrire, et s'il
ose signer, on peut publier, après correction. Ce n'est pas noté : ne pas confondre
correction et notation.
Obéir, en effet, c'est le contraire de se soumettre (c'est du Rousseau que
je vous récite là), et symétriquement exercer son autorité dans un groupe est
totalement incompatible avec imposer son pouvoir sur ce groupe. Ce ne sont pas
des formules abstraites. Cela correspond à la mise en pratique des principes
du droit. Je raconte encore : surprise de Nathalie quand, alors qu'une de ses
camarades est absente, je refuse de lui donner la copie corrigée de cette camarade
pour qu'elle la lui transmette ; pourquoi ? Parce que le droit positif français
interdit la communication à un tiers d'un document administratif nominatif,
ce que j'explique ; et certains alors de raconter les humiliations de la remise
publique des devoirs, avec les notes et commentaires… Je n'ai besoin ici d'aucun
" moyen supplémentaire " pour respecter la loi.
Pour découvrir que les devoirs sont la conséquence des droits, il importe de
ne pas inverser la logique d'apprentissage : la plupart du temps (voyez tous
les règlements intérieurs : c'est du concret !) les devoirs sont présentés comme
des contraintes (et non comme des obligations) de l'institution, tandis que
les droits sont renvoyés au facultatif du bénévolat associatif. On continue
à confondre la sanction (évaluation des savoirs acquis) et la punition (conséquence
légale d'un comportement illégal). Et il est vrai que, dans les faits, les notes
constituent la vraie " punition ", déterminant les orientations et la menace
d'exclusion sociale…
L'apprentissage de la loi suppose donc sa mise en pratique : que se passe-t-il,
dans les faits, quand je perds mon sang-froid et que je flanque une claque à
un élève (ça n'arrive jamais bien sûr… : " le bon maître saura, par une autorité
juste mais ferme, etc. ", vous connaissez le discours) ? Dans un cas sur dix,
les parents qui surprotègent le précieux chéri vont protester et éventuellement
me traîner en justice où, neuf fois sur dix, ils seront déboutés ; dans un cas
sur dix, ils viennent me trouver en me demandant de taper plus fort parce qu'eux-mêmes
ne savent plus quoi faire de leur voyou ; et dans huit cas sur dix, il ne se
passe rien. Que se passe-t-il, en revanche, si un élève, perdant lui aussi son
sang-froid, me frappe ? Dans l'heure qui suit, grève des collègues, titres dans
les journaux, les sociologues de la " violence à l'école " s'abattent sur les
plateaux de télévision, signalement au parquet des mineurs, déclarations ministérielles,
délégations, et bien sûr, pour le gamin, conseil de discipline et exclusion.
La loi dit que, pour un même acte délictuel ou criminel, un mineur est moins
lourdement puni qu'un majeur, puisque, précisément comme non encore citoyen
de plein droit, il n'est pas encore complètement tenu au principe selon lequel
nul n'est censé ignorer la loi. Si l'école fonctionne à l'envers de ce principe
[...] | indiscutable, ne vous étonnez pas des résultats. Est-ce assez concret ? remise
des copies, règlements, punitions ?
Encore un exemple concret, tenez : un vol a été commis, le coupable ne se dénonce
pas (évidemment !), que faire ? Les textes de juillet 2000 interdisent la punition
collective (ce qui ne veut pas dire qu'ils soient appliqués). Réponse : impossibilité
de la punition collective, pas seulement parce que nul ne peut être puni pour
un acte qu'il n'a pas commis ou dont il n'est pas complice, mais parce qu'en
punissant un innocent on risque d'en faire un futur coupable (" quitte à être
puni autant que ce soit pour quelque chose ! "), ce qui risque de propager l'épidémie.
Impossible aussi de " fermer les yeux " et de ne rien faire : c'est inciter
la ou les victimes à se faire justice à elles-mêmes (" on m'a volé mon vélo,
j'en vole un autre… "), ou à se résigner (ce qui est pire). Donc :
- 1. casser la loi du silence et les effets pervers des rumeurs : rendre publics
les faits, affiches, texte distribué à tous (il n'y a pas que les élèves qui
sont susceptibles de voler…), interventions du CPE ou du prof principal dans
les heures de vie de classe, signaler que plainte officielle a été déposée
; un tableau anonymé des infractions et incivilités diverses peut être diffusé
régulièrement (par semaine, par mois…), avec les mesures prises ;
- 2. important en effet, que plainte officielle soit déposée, même si elle
n'aboutit pas (ne serait-ce que pour l'exactitude des chiffres de la délinquance
!) ; ce qui suppose un travail habituel (et préalable : même s'il n'est jamais
trop tard pour commencer…) de partenariat avec la police qui permet de proportionner
l'intervention et les investigations à la gravité de l'acte ; ne pas oublier
non plus de faire jouer l'assurance civile de la victime ;
- 3. garantir à chacun la possibilité de dire ce qu'il sait ou croit savoir
sous le sceau du secret (de l'instruction !), pendant l'enquête ;
- 4. mesures et dispositifs de prévention : casiers individuels et surveillés
où l'on peut déposer objets de valeur (les profs sont priés de laisser leurs
portables dans leurs casiers pendant les cours !) ; on ne se promène pas ostensiblement
avec 10 000 F de fringues sur le dos ; une coopérative d'achats permet de
s'assurer que tous disposent de la même calculatrice… ; les garages à deux-roues
sont surveillés, etc.
- 5. si la punition ne peut pas être collective, la réparation en revanche
peut l'être : chacun peut librement marquer sa condamnation de tels faits
et sa solidarité avec la victime du vol en versant librement une contribution
pour cette réparation (c'est l'équivalent de ce qui a été introduit en droit
français en son temps par Badinter avec l'institution d'une Commission d'indemnisation
des victimes, qui peut se substituer au coupable insolvable ou inconnu, pour
le versement des dommages civils - c'est le contribuable qui est ici solidaire
de la victime) ; (1)
- 6. plus profondément, et en amont, la question du vol met en jeu la structuration
du rapport à l'autre : institution progressive des distinctions entre ce qui
est à moi, ce qui est à toi et ce qui nous est, à certains moments réglés,
d'usage ou de consommation commune : cela commence à la maternelle ! et par
le corps même : le viol est atteinte au corps, le vol est atteinte aux extensions
symboliques, culturelles et techniques de ce corps.
Toutes ces questions sont évidemment à travailler en équipe pédagogique : et
si on s'en tient aux symptômes sans s'attaquer aux causes, évidemment, on renforce
ce que l'on voulait enrayer ; " sanctuarisez " l'école et vous multipliez les
" attaques " qu'elle a à subir (voir les faits divers récents à Goussainville).
Le médecin ne s'interdit évidemment pas les traitements " symptomatiques " mais
il cherche aussi à s'attaquer aux causes de la maladie… Et il limite les antibiotiques
qui renforcent la résistance des germes !
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MB - Vous dites aussi l'importance, pour prévenir une expression de la
violence qui nuirait à tous, de proposer au jeune un cadre lui permettant d'utiliser
sa propre violence dans un projet qu'il choisit : pensez-vous que les nouvelles
organisations pédagogiques que sont les Itinéraires de Découvertes, les Projets
Pédagogiques à Caractère Professionnel et les Travaux Personnels Encadrés peuvent
être une des réponses permettant aux jeunes de sublimer leur violence naturelle
?
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BD : Bon, là aussi, les lieux communs nous trahissent : je ne propose pas de
" cadre ". Si vous posez un cadre, il y aura toujours du " hors-cadre ", de
l'exclu. Si vous posez une " limite " (ou un " repère " : très à la mode en
ce moment, voyez les bêtises - meurtrières - des nostalgiques de l'école-caserne),
vous incitez aux jouissances de sa transgression. La " loi du père " confondue
avec la coercition et le chantage… Bon. Je propose non pas de " cadrer " la
violence (qui n'est pas du tout " naturelle " et encore moins " fondatrice ",
ne pas confondre violence et pulsion de vie) mais de la structurer (sublimer
en effet) : pour la station debout, et les plaisirs de la rencontre de l'autre,
le squelette est plus efficace que la carapace ou la coquille.
Vous définissez là l'école, c'est-à-dire l'offre faite aux générations montantes
de s'approprier les significations données au monde et à l'histoire dans l'extraordinaire
variété des cultures par les générations adultes (l'école est conservatrice,
heureusement) et d'entrer à leur tour dans les aventures infinies des techniques,
des arts et des sciences (l'école prépare les enfants à affronter des questions
dont les adultes ignorent encore tout, et à utiliser des savoirs qui ne sont
pas encore produits - la totalité des savoirs et savoir-faire doublent, nous
dit-on, à peu près tous les quatre ans, pas très pratique pour construire un
" programme " ! voyez la bêtise incommensurable des polémiques actuelles sur
le programme de philosophie).
Il est probable en effet que toute la culture est réponse à la violence, utilisation
de son énergie en énergie créatrice. Les plus hautes (ou profondes !) créations
culturelles sont des histoires épouvantables : de quoi nous parlent les tragiques
grecs, Shakespeare, Mozart, Goya, Eisenstein ? De guerres, meurtres, tortures,
viols, incestes… Les tournantes de banlieue, oui, et aussi les viols de l'armée
française en Algérie. Les rackets ? oui, et aussi les responsables de telle
société de travaux publics blanchis des truquages des marchés, tel haut personnage
de la République acquitté. Ces " décideurs ", anciens bons élèves, sont des
gangsters autrement redoutables (et je ne prends là que des exemples français)
que nos petits - et dérisoires - " caïds " de banlieue. La seule traduction
possible des énergies de refus d'un monde absurde (70% de la population de la
planète est analphabète) est en effet dans l'action civique, politique et culturelle.
C'est grâce à l'école que le petit d'homme peut (devrait pouvoir) apprendre
à jouer la violence. L'apprentissage de l'articulation de nos libertés dans
les créations des arts, techniques et sciences. C'est la vieille leçon de Deligny
: " Fais-les jouer ! fais-les jouer, fais-les jouer..." (2)
Bon, alors vous me posez la question de savoir si les IDD, les PPCP et les
TPE - à [...] | quoi il faudrait ajouter toutes les " journées " ou semaine de ceci
ou de cela (de l'holocauste, du sida, de l'amitié franco-allemande, de la presse
à l'école, de la femme, etc.) - peuvent être utiles à la structuration des énergies
à l'œuvre dans la violence. Je n'en sais rien. La seule chose que je peux dire
est que je regrette que les IDD continuent à entériner les divisions entre techniques,
arts et sciences, que les PPCP risquent d'être une fois de plus, comme l'ont
été d'autres dispositifs dans le passé, réservés aux cancres et aux agités,
et que les TPE au lycée, pour intéressants qu'ils soient, ne mobilisent les
lycéens que dans la mesure où ils y voient un moyen d'échapper, en partie, au
couperet et à l'arbitraire (scandaleux en effet) du bac. Ne vous y trompez pas
: je suis tout à fait pour le développement de ces nouvelles mesures (d'ailleurs
inventées par des enseignants qui n'attendaient pas les circulaires officielles
pour modifier leurs pratiques). Mais encore une fois, tout ceci ne sera que
cautère sur jambe de bois si le primaire ne se transforme pas radicalement dans
ses principes et ses méthodes - et, encore une fois, des milliers d'instituteurs,
sans plus de moyens que les autres, ont depuis belle lurette montré que c'était
possible.
Une des sources principales de la violence, c'est l'angoisse de l'avenir, qui
se manifeste alors par le court-circuit de l'immédiateté, dans l'instrumentalisation
de l'autre comme objet de jouissance. Mais qui instrumentalise d'abord ? Les
pédophiles ne sont pas seulement là où nous les désigne la rubrique des faits
divers : que font les publicitaires ? à quelles conduites suis-je tenu si je
veux réussir l'examen ou l'entretien d'embauche ? Celles qui caractérisent la
prostitution. Cette réduction de l'enfant et de l'adolescent comme objet de
la jouissance magistrale provoque en effet la résistance violente de quelques
gamins et la résignation massive de tous les autres (ce n'est pas la violence
qui est inquiétante, c'est l'absence de violence).
L'immense tension de l'humanité, vers l'habileté dans les techniques, vers
la beauté dans les arts, vers la vérité dans les sciences : par quels dispositifs
pouvons-nous permettre aux enfants d'en découvrir les joies ? Si nous oublions
qu'il y a du plaisir dans la violence - là au moins on ne s'ennuie pas ! - et
que la reconnaissance précède la connaissance, l'école n'est pas encore l'école.
D'ailleurs, spontanément, les gamins, que je viens de séparer parce qu'ils se
battaient dans la cour de récréation, réinventent cette réponse du jeu (c'est-à-dire
de la culture) : " On rigole, M'sieur ! on rigole… " À moi de reconnaître celui
ou celle qui ne jouait pas vraiment, la victime émissaire, et de permettre dans
le parlement de la classe, le lieu où l'on parle, la purge (si vous voulez faire
savant vous pouvez dire catharsis) et le réglage de cette violence. |
- Propos recueillis par Martine Bondon -
Notes :
1. Voir l'utilisation de ce dispositif par un CPE d'internat dans : Bernard
Defrance, Le droit dans l'école, Labor, p. 28 ; voir aussi la monographie "
Histoire de vol ", publiée dans Bernard Defrance, La violence à l'école, Syros,
p. 122/127, reprise dans Fernand Oury et Marguerite Thébaudin, Pédagogie institutionnelle,
Matrice, et dans Francis Imbert et le GRPI, Médiations, institutions et loi
dans la classe, ESF. - Retour
2. Graine de crapules, réédité avec Les vagabonds efficaces et autres textes,
chez Dunod. - Retour
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