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"J'enseigne depuis 22 ans et les élèves ont bien changé. Alors nous avons
essayé de nous adapter. Jusqu'à ces deux dernières années où un nouveau principal
est arrivé : depuis il n'est pas une semaine où un professeur est insulté, où
il n'y ait de départ d'incendie.. J'ai 47 ans, j'aime mon métier, j'aime les
élèves mais je ne crois pas pouvoir tenir encore très longtemps". Ce message
est emblématique du courrier important que nous avons reçu avant même d'avoir
publié la moindre ligne de notre dossier sur la violence scolaire. En quelques
mots il dépeint un triangle qui devient enfermant où s'affrontent des sentiments
contradictoires, où les repères traditionnels s'effacent, sauf le triangle scolaire
qui réunit les acteurs. Le succès de notre sondage (un millier de réponse en
moins de 48 heures) est une autre illustration de cet intérêt.
Une question qui divise...
On comprend bien que la question de la violence scolaire fasse réfléchir les
enseignants tout comme elle focalise l'attention des médias et suscite les déclarations
des acteurs du monde éducatif. Il est plus surprenant de constater que les discours
tenus tendent à le diviser. Opposition d'abord entre les enseignants, présentés
en victimes, ce qu'ils sont parfois, et les élèves perçus comme menaçants, ce
qu'ils peuvent aussi être parfois. Toutes les études statistiques établissent
pourtant que les élèves sont les principales victimes de la violence scolaire.
Et Bernard Defrance, dans un des articles du dossier, a beau jeu de révéler
l'inflexion de la perspective : si un enseignant claque un élève, dans 90% des
cas il ne se passe rien, à l'inverse... Là-dessus les discours sur les "sauvageons",
les réactions qu'ils ont pu susciter, les déclarations sur l'exclusion d'abord
des perturbateurs, puis des profs "inadaptables", la surenchère sur le sécuritaire,
ont pu donner l'impression que deux camps s'affrontent dans le monde éducatif,
les doux rêveurs idéalistes et les brutes sans coeur ni cervelle.
...ou qui réunit ?
Pourtant bien des signes montrent que cette division est plus factice que réelle.
D'abord parce qu'il n'y a pas lieu d'opposer ordre et liberté. Ainsi B. Defrance
nous rappelle qu'obéir est le contraire de se soumettre. Qui peut croire qu'on
puisse éduquer sans poser de règles ? Qui peut penser que la violence scolaire
va se dissoudre miraculeusement dans les règlements intérieurs ? En tous cas,
pas le millier d'enseignants qui ont répondu à notre sondage, qui croient encore
(à 83%) que l'école a des réponses à apporter, et qui veulent à la fois, des
projets, de la parole et de la surveillance, du règlement. Non les enseignants
ne baissent pas les [...] | bras !
Des questions occultées
Faut-il pour autant gommer le désarroi des enseignants ? Certes non, il est
bien réel. Sans doute parce que le faux dualisme ordre / liberté brouille un
peu l'horizon au point d'empêcher de poser des questions autrement dérangeantes.
Nous avons en réalisant ce dossier touché du doigt trois tabous.
Tabou de la violence de l'institution. Les partenaires de l'école osent à peine
l'évoquer en s'indignant de la façon dont les parents ou les jeunes sont parfois
accueillis dans les établissements. Une responsable associative pose une question
plus provocante : pourquoi l'école accepte-elle d'envoyer en collège, sans rien
dire, des analphabètes alors "qu'ils ne le sont pas pour rien" ? Comment mesurer
la souffrance de ces jeunes en échec qui ne posent pas de problème de discipline
? P. Meirieu fait allusion à cette violence, dans son article, quand il évoque
une "autorité qui autorise" par opposition aux conflits d'autorité. Ce mot concentre
tout une culture scolaire traditionnelle. Disons que les définitions que lui
ont donné, dans notre sondage, les enseignants donnent à penser que la culture
de l'institution peut évoluer et qu'autorité s'associe maintenant au respect.
Tabou ethnique. Cette dimension-là est rarement mise en avant. Pourtant elle
existe bien. La violence scolaire vient des cités où se concentre une population
"d'origine étrangère". Des jeunes qui sont nés en France mais que la société
française souvent n'a pas réussi à (ou n'a pas voulu ?) intégrer. C'est une
situation qui se rappelle à nous de bien des manières aujourd'hui et sur laquelle
il est possible d'agir. Il n'y a pas de fatalité au communautarisme.
Tabou social. François Dubet évoque, dans son article, l'arrivée des nouvelles
couches sociales dans les établissements, par exemple en L.P. où elles ont remplacé
l'ancienne aristocratie ouvrière. Et la difficulté de l'école à les intégrer
au point qu'elles deviennent le lieu de la "construction de l'échec individuel".
Les misères économique et sociale se lisent dans les cités. Dans un article du
dossier, une responsable associative évoque ces enfants totalement accaparés
par les problèmes familiaux au point de ne pas être disponibles pour l'enseignement.
Alors finalement la violence scolaire est plutôt une question qui nous réunit.
D'abord parce qu'elle fait évoluer les conceptions. Les enseignants savent que
la solution scolaire réunit l'ordre et l'épanouissement dans l'instauration
d'une autorité légitime à l'école. Ensuite parce que la société dans son ensemble
a compris que nous sommes dans l'obligation, sous peine de "casse",
d'affronter les vrais problèmes et de lever les tabous.
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