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S P-L- On a souvent l'impression que l'écart est de plus en plus grand
entre la réalité de l'insécurité, de la violence ou de la souffrance et le sentiment
que l'on en a. Croyez-vous que c'est aussi vrai à l'école ?
PM - Oui, cela me semble vrai également à l'école. Cela tient, sans
aucun doute, à une conjugaison de facteurs. Mais il ne faut pas sous-estimer
l'influence des médias qui sont, depuis plusieurs mois (et, en particulier,
depuis la dernière campagne présidentielle) une caisse de résonance extraordinaire.
D'autre part, les enseignants constituent une profession dont les repères et
les certitudes professionnelles ont été mis à rude épreuve ces dernières années
; ils sont donc particulièrement fragiles et ils ont le sentiment d'être agressés,
non seulement par leurs élèves, mais aussi par toute la société (les parents,
les élus, la télévision). Enfin, la violence à l'école apparaît d'autant plus
intolérable que l'école, précisément, a été pensée, dans la grande perspective
humaniste, pour lutter contre la violence et installer la paix civile entre
des êtres raisonnables. Voir que cette institution est agressée par ceux-là
mêmes qu'elle prétend "élever" (les élèves), instruire et libérer a un caractère
insupportable bien compréhensible.
S P-L - Est-il possible de dresser la liste de toutes les causes importantes
(causes externes, causes internes) qui concourent à faire monter le niveau de
violence dans les écoles ? Est-on condamné à agir sur tous les fronts ou
bien certains sont-ils plus stratégiques que d'autres ?
PM - Il n'est pas possible de dresser une liste exhaustive de toutes
les causes de la violence à l'école. Certaines sont évidemment externes, en
particulier tout ce qui relève des conditions économiques, de la ghettoïsation
urbaine, des difficultés sociales et familiales. D'autres sont liées à l'entrée
massive dans l'école d'élèves qui, jusque là, n'étaient pas scolarisés. D'autres,
enfin, sont proprement pédagogiques et renvoient à la nécessité d'une véritable
préparation des élèves aux règles du "vivre ensemble". De toutes façons, il
faut agir, chacun à son niveau, sur les éléments sur lesquels on a un peu d'influence.
Sur le plan proprement scolaire, la priorité absolue, à mes yeux, est de mettre
en place, le plus tôt possible (dès la maternelle et tout au long de la scolarité)
des structures de régulation comme le "conseil d'élèves" où l'on apprend à se
parler et à s'écouter, à se donner des règles communes et à les respecter. il
faut mettre en place des "rituels" de parole, comme le préconise la "pédagogie
institutionnelle" : cela ne sera pas miraculeux, mais je ne vois rien de plus
utile et de plus prioritaire.
S P-L - Comment situer ou interpréter les incidents cités dans la presse,
par exemple, celui du 7 janvier : une prof attaquée au couteau par une
élève en plein cours ? Cas isolé ? Révélateur ? Montage ?
PM - C'est un fait-divers particulièrement triste et inquiétant. Ceci
dit, il se [...] | passe des faits-divers de ce type tous les jours ailleurs qu'à l'école
et l'on en parle moins... ou pas du tout. Je comprends le caractère scandaleux
de ce qui s'est passé. Je partage la réprobation et l'inquiétude. mais je voudrais
que cela soit une occasion pour réfléchir sur une vraie politique de prévention.
S P-L - Concrètement, comment un enseignant doit-il se comporter pour
minimiser les risques de se faire poignarder en classe ?
PM - Les risques de se faire poignarder en classe sont quand même très
minimes. Malgré ce que croit l'opinion, c'est dans les familles qu'ont lieu
l'essentiel des crimes de sang et non dans la rue ou dans l'école. Cependant,
si l'on veut donner un conseil "basique" aux jeunes enseignants, ce serait :
"N'entrez jamais dans les parties de bras de fer ! Evitez l'affrontement et
le face à face mortifère. Ce sont des situations où il y a toujours un perdant,
quelqu'un qui est humilié ou blessé. Quand on sent la tension monter, il faut
toujours solliciter une médiation, tout faire pour éviter de traiter les questions
à chaud et de se laisser aspirer par la violence. Certes, c'est difficile mais
on peut y arriver plus facilement avec le soutien d'une équipe.
La question de l'honneur semble centrale dans ces histoires de violence scolaire.
Le sens très vif de l'honneur chez les adolescents agressifs s'oppose à l'honneur
du métier, tout aussi vif, chez l'enseignant français. Les deux sont-ils compatibles
et peuvent-ils être sauvés ?
L'objectif, c'est de trouver une sortie où les deux protagonistes soient gagnants,
où personne ne soit humilié. Je sais bien que c'est très difficile mais on peut,
parfois, y arriver dès lors qu'on tente de s'engager ensemble dans une activité
commune. La violence s'exacerbe quand rien ne vient lester les relations. Quand
on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n'est plus perçue
comme le caprice de l'adulte, alors on peut espérer retrouver des relations
plus saines.
S P-L - L'autorité est-elle nécessaire pour enseigner et comment la définir ?
PM - L'autorité est évidemment nécessaire pour enseigner. Mais une "autorité
qui autorise" : qui autorise le travail en commun et la réussite de chacun,
qui autorise des découvertes intellectuelles et permette d'accéder au plaisir
d'apprendre. L'autorité n'est pas l'arbitraire. l'autorité ne doit pas être
faite pour que l'adulte "ait la paix", mais pour que les élèves apprennent à
vivre en paix.
S P-L - Le débat sur la violence scolaire camoufle-t-il un débat plus
large sur l'intégration scolaire et culturelle ?
PM- Oui, à bien des égards. Et, pourtant, il ne faut pas, pour autant, occulter
la question de la violence scolaire : il faut en faire une occasion de réintroduire
une véritable réflexion pédagogique, de relire Makarenko et Deligny, de reprendre
Freinet et Oury. Alors, nous en sortirons plus forts et notre école en sortira
renforcée, plus efficace et plus légitime. Les enseignants et les élèves ont
tout à y gagner. |