Présentation du collège
Le collège République de Bobigny est situé dans une zone
de HLM, en banlieue parisienne : les mille deux cents élèves qui
y sont scolarisés y affluent depuis quatre cités différentes
et "rivales". Il comporte SEGPA et classes spécialisées
(6e non francophone, 4eAS, 3e d'insertion) et s'est vu attribuer petit à
petit tous les labels : ZEP, "zone sensible", "zone de prévention
violence" et tout dernièrement "PEP4". Dans ce cadre,
il a le privilège d'avoir trois conseillers principaux d'éducation.
Comme dans la plupart des établissements du 93 (Seine-Saint-Denis), il
y a parmi les enseignants une moyenne d'âge assez jeune et un important
mouvement chaque année. Les élèves sont d'origines très
variées (70 "ethnies" différentes, d'après le
CPE).
Pour gérer la violence quotidienne, l'équipe éducative
a mis en place un système qui permet de réagir rapidement et efficacement
aux problèmes qui émergent, mais aussi d'anticiper sur les périodes
les plus tendues de l'année, ou encore de prévenir la violence
par des actions communes avec les partenaires sociaux.
Par sa taille, l'importance des labels qu'il arbore à sa boutonnière,
ainsi que par sa situation géographique de banlieue qui en fait la proie
des journalistes en le rendant idéal car correspondant à tous
les canons attendus d'un établissement difficile et non loin de Paris,
le collège a souvent fait l'objet de reportages-télé. Il
faut voir alors dans la cour les élèves se bousculer devant la
caméra dont le champ ouvre un véritable ring où les coups
fusent, pour prouver aux journalistes et au monde qu'ils sont bien les caïds
sanguinaires, les sauvageons redoutables, dont on ne parle partout qu'avec un
pincement au ventre. Bref, le jeu est d'aller jouer les épouvantails devant les
caméras pour correspondre à un discours ambiant, peut-être
perçu comme valorisant parce qu'on parle d'eux "a la télé",
et de combler les journalistes qui pourront annoncer fièrement à
20 heures : "Voyez l'ambiance dans les cours de récré,
tout le monde se bagarre sans arrêt !"
Est-ce qu'on vous fait peur ?
Lors de la dernière visite d'un cameraman, deux de mes élèves
de troisième, tout à fait sympathiques par ailleurs, sont venus
me trouver pour me demander, en souriant, très impressionnés par
la réputation du collège incarnée par la présence
des journalistes : "Dites madame, est-ce que vous avez peur de nous ?".
S'il est souhaitable que les médias témoignent des difficultés
de certains [...] | établissements soumis à la violence scolaire, il est
en revanche tout à fait regrettable que ce ne soit que pour les stigmatiser
et pour renforcer un discours déjà très largement assimilé,
qui se plaît à faire de ces établissements des sanctuaires
de la violence dans lesquels rien d'autre n'a plus lieu d'être et où
de toutes façons aucun enseignement n'est possible. Les premières
victimes de ces reportages agrémentés de détails croustillants,
ce sont nos élèves, qui s'identifient à ce discours porté
sur eux. Ils s'identifient d'autant plus volontiers que la violence devient
ce qui fait leur importance, ce qui fait que le monde dirige ses regards vers
eux. Et ils se sentent investis de la mission de maintenir cette violence apparente,
qui leur donne le sentiment d'avoir un rôle pour le reste du monde, un
sentiment de puissance bien sûr puisqu'ils inspirent la peur, sans voir
toujours que cette violence, si elle est ce qui les relie au monde "normal",
est aussi ce qui les en sépare le plus vivement, puisqu'ils sont montrés
du doigt pour mieux renforcer la barrière imaginaire qu'il y a entre
eux et le reste du monde, et derrière laquelle un consensus rassurant
s'emploie à les enfermer davantage.
Le neuf trois, c'est sympa
Il est sans doute regrettable également que de jeunes enseignants
soient envoyés sur ces postes difficiles. Néanmoins la jeunesse
des équipes pédagogiques est souvent à l'origine d'un dynamisme
qui permet de monter de nombreux projets et de lutter efficacement contre les
débordements. Ce que l'on ne voit pas assez dans la presse, que l'on
entend pas assez à la télévision, c'est la spectaculaire
créativité des enseignants qui se développe ici. Chacun
y va de son projet, son club, ses sorties, ses ingéniosités pédagogiques,
qui font de ce collège, et d'autres collèges du département,
des lieux vivants où se passent aussi beaucoup de choses positives et
valorisantes pour les élèves. Si la Seine-Saint-Denis est au coeur
de l'innovation pédagogique, c'est grâce à nos "sauvageons",
et au dynamisme de ses enseignants, qui, loin de baisser les bras, cherchent
et trouvent quotidiennement des solutions pour lutter contre la violence et
l'échec scolaires. Et les élèves savent être reconnaissants.
Si les actes de violence et d'incivilité sont fréquents et usants,
il faut aussi reconnaître que les actes graves (relevant du pénal)
restent extrêmement rares, et que la plupart des actes violents relèvent
d'une minorité d'élèves. Il y a aussi, au collège
République, beaucoup d'élèves calmes, sympathiques, souriants,
et même de bons élèves ! |